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Vie littéraire II

27 octobre 2011 - Hapax et archives
Vie littéraire II

Or il se trouva que, adulte donc, lorsqu’il se mit à côtoyer ses semblables, désormais sans la tutelle de ses parents (si tant est qu’il ait auparavant, tant qu’il était sous leur garde, d’ailleurs légère, ou protection, jamais réellement fréquenté autrui, sinon sous la forme des plus discutables de diaphanes personnages émanés de mots, eux-mêmes obtenus grâce au recours de caractères d’imprimerie pour leur part tout à fait massifs et opaques), Maturin en rencontra finalement assez peu, de semblables qui lui ressemblent, ou du moins telle fut l’impression qu’il retira de nombreux échanges, pour certains certes superficiels, de simple politesse, mais même amicaux ou amoureux, et qu’ils fussent ainsi aussi bien verbaux que charnels. Il fut frappé de devoir reconnaître, avec une douloureuse perplexité, que tout cela lui paraissait étonnamment anodin ou, à l’inverse, bien trop profond pour avoir rien à voir avec le bonheur aisé qui survenait à peine ouvrait-il un roman. Et, sans aller jusqu’à voir là le véritable « amour » (dont l’idée éveillait de toute manière chez lui la plus grande suspicion), s’il fallait néanmoins qualifier cette sensation (et Maturin estima visiblement qu’il le fallait), nul terme ne lui semblait mieux convenir à cette singulière relation aux livres que celui d’intimité. Cette hypothèse trouva confirmation dans le fait qu’il dormait littéralement avec ses livres, dont la présence, nettement délimitée, ne le gênait nullement, pas plus que la sienne, moins rectangulaire et prévisible, ne les dérangeait, puisque pas un ne finissait corné ou à terre le lendemain.

Pourtant, en dépit de cette familiarité remarquable, peut-être parce que cette dernière était peu connue, on (c’est-à-dire tous ceux qu’il fréquentait de près ou de loin, à l’exception de ses parents et de quelques dulcinées, si elles étaient sincères, ce qui est douteux) hésitait à voir Maturin comme une lecteur. Ceux qu’il aurait naturellement pris pour ses pairs marquaient une réticence plus ou moins avouée à l’admettre parmi la communauté des lecteurs, jalouse de ses honneurs, sous divers prétextes plutôt évoqués que formulés, mais qui tous relevaient d’une instinctive méfiance à l’égard de ce liseur qui ne connaissait pas vraiment Beigbeder ni Nothomb, ou bien qui ne se souciait pas de la place des intellectuels (les auteurs ont nécessairement ce statut, qu’ils le veuillent ou non, et représentent leurs lecteurs qui accèdent indirectement à cet ordre, même si l’on n’a pas encore découvert auprès de quelle puissance ils intercèdent ainsi), ou encore qui n’avait recueilli aucune dédicace. En somme, Maturin ne connaissait rien au monde littéraire et le regrettait encore moins : il ne s’en doutait pas. On ne le digérait pas. Finalement, seuls les francs non lecteurs, ceux qui ne lisaient que les prospectus et le magazine télé étaient prêts à le considérer tout bonnement comme un lecteur, comme l’avaient fait ses parents, aveuglément – ce qui n’est pas forcément bien réconfortant.

Il faut porter à son crédit, cependant, qu’il ne s’en offusqua ni ne s’en targua. Il fut embêté et attristé, mais ne se referma pas sur lui-même. Que cela désamorce ou alimente la prévention des lecteurs contre lui, il ne fut nullement tenté de chercher dans ses livres de quoi alimenter une amère réflexion sur ce qui sépare l’être du paraître, l’emprise de la société sur l’individu et l’absence de libre-arbitre. Il continua à savourer ce qu’il lisait, évitant soigneusement l’ornière où sa vie se fut embourbée à construire un nouveau système ou à dévoiler la vision originale d’un monde nouveau, pour être de toute façon rattrapée par les vers. Il resta d’assez bonne compagnie, bien qu’il n’eût jamais été très bavard. Seulement, un beau jour début septembre, il mit à exécution la résolution prise en ces circonstances, et se rendit à un événement de la rentrée littéraire.

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