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Benoît Vincent, GEnove

27 juin 2014 - Critique, WebAssoAuteurs
Benoît Vincent, GEnove

Texte repris dans le cadre de la dissémination «Expérimentations de l’écriture numérique» organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).
Mise à jour le 6 mai 2017, pour la parution au Nouvel Attila de
Ge9, ambitieux avatar de GEnove.

Présentation

Sites de l’auteur

GEnove réunit 81 textes (9×9) autour d’un objet, d’un lieu, ou plutôt même d’un personnage  : Gênes, saisie à travers 9 thèmes et 9 noyaux narratifs (chapitres) – bien qu’il soit fort improbable que l’on puisse désigner sous le terme « récit » l’ensemble ainsi constitué. Outre ces deux éléments, ce sont aussi les genres de ces 81 textes qui sont fort divers, de la poésie au guide culinaire et touristique en passant par le traité d’architecture et la chronique ou le témoignage, le tout étant illustré de documents picturaux, historiques, etc. Le résultat tient beaucoup de la mosaïque, qui représente idéalement, en page d’accueil, le drapeau génois, subdivisé en 81 tesselles donnant sur les 81 textes. Deux autres fils d’Ariane permettent de s’y guider: au bas de chaque texte, on peut suivre l’itinéraire K (les chapitres) ou X (les thèmes).
Un dispositif rigoureusement construit, donc, mais pour mieux laisser place à la promenade et à de fantasques errances…

#17 La curiosité (extrait)

il fallait que ça aille vite, il fallait y aller.

comme dans les tunnels, un geste, un seul geste, est c’est accident mémorable, enfin quelque chose qui reste, un accident, en plein tunnel, 1800 mètres d’accident, dans la nuit, dans l’obscurité, un acte qui permette de dire Ah tiens, ou Mon Dieu

mais quand on descend (parce qu’on descend), c’est plutôt la vie. alors il fallait la rendre, non pas la rendre comme on la rendrait dans un tunnel parce qu’un geste

mais la rendre avec les couleurs, la joie, la turpitude, les putes, les rats, les rues crades, y aller quoi ! et puis dire les odeurs, les goûts les parfums, les épices dans la pâte des encornets, la flaveur du vin lourd et noir dans le grand verre, et l’odeur de crème et de sucre glace qui embaume tous les matins avec les journaux, et même l’encre des journaux, et les mosaïques, et les pavements, et les pavés, et les pierres et les briques, les murs, les caves, les voûtes, les coupoles, les ors, les étains et les bronzes, et encore le salpêtre, la couenne, le vin, les femmes, les cigarettes dans la bouche des vieilles décrépies, des jeunes requins prétentieux, et dans celle des gens, et les couleurs des peaux, les peaux, les peaux, les instruments de musique, les musiques, les poèmes, les cieux, la mer, le port, les arbres, les plantes, les mots, les langues, les mots, les phrases débitées comme des filets de viande rouge ou comme des filets de viande blanche, les poissons, les mollusques, les voitures, avec eux, les motorini, les mots, tout ça tout ça, il fallait y aller, et on ne savait vraiment pas par quel côté commencer, quel fil tirer en premier, alors

on se pose, on s’endort, on se laisse faire

les étourneaux, qui sont comme une bête seule, comme le banc de poisson du fameux Guizzino, et se forme, se contorsionne, se défait, se délite, ils étaient là, les étourneaux, au départ, vers Vaison-la-Romaine, ils sont là, les mêmes ? à GEnova quand tu arrives, alors que la lune est pleine et fait une grosse boule qui équilibre le paysage des montagnes pelées par le feu, tandis qu’en bas, tout en bas, il y a des amoncellements minuscules et infiniment nombreux de villes, de stations balnéaires, de routes, de rues et de maisons, et la mer, partout, qui semble déborder le flanc droit, ces trois dieux figés, lune, monts et mer, et tout ce paysage cette maquette de ville qui semble minuscule au loin, qui semble si loin, si lointaine, toute cette ville tient à peine entière dans le flanc de la lune, pourquoi semble-t-elle si fragile tout à coup, serait-ce que notre position, en haut des ponts immenses ou sous les immenses tunnels, l’écrase, serait-ce que nous pensons pouvoir écraser de notre poids de lune l’ensemble de ce corps qui se forme, se contorsionne et se défait jusque sur la mer, les monts et la lune ?

voilà qu’on approche, il s’agit d’être prudent, attentif.

Source: Benoît Vincent, GEnove, villes épuisées
2012-2014, Creative Commons BY-NC-SA

Lecture

Je ne suis pas sûre de devoir d’abord m’enthousiasmer de l’ingéniosité du dispositif, ni même de pouvoir renvoyer au mode d’emploi fourni, et très fourni, qui exhibera si vous le souhaitez toute l’« expérimentationalité » attendue – autrement dit, qui expose de complexe règles de navigation, de façon passablement abstraite. Cela n’étonnera d’ailleurs personne, puisque l’expérimentation a la réputation d’être complexe et ennuyeuse, l’expérimentation (partant bien peu Web 2.0, sans doute…), et je châtie mon langage. Bref, commençons ailleurs.

Essayons au hasard. C’est ainsi que je l’avais faite, la première lecture, il y a un ou deux ans, clic rouge clic blanc, deux cases de suite puis cinq éparses, à l’aventure, à tirer les textes comme les dés, au petit bonheur la chance. J’en ai oublié, certainement. Reste tout de même de cette première rencontre une impression chatoyante et désordonnée, et je suis assez bluffée de cette ville présentée sur un plateau, un tout, comme une masse, tout juste prédécoupée pour garantir ce « service minimum » de linéarité qu’implique le texte, comme dit l’auteur. Ludique. Oui mais…

Alors on se décide, ce coup-ci, à suivre X, le fil(s) d’Ariane, avec vigilance. Et, plutôt que de l’explicitation du processus d’écriture, on part de la prière d’insérer «j’aurais voulu écrire sur la ville de GEnova […]/ j’aurais voulu traduire mon expérience de l’espace génois». C’est tout. C’est dit fort simplement. Et c’est ce qui s’écrit, en effet : Gênes sous toutes les coutures, son histoire et sa géographie, ses légendes et ses spécialités, banque, jeans et un fantôme, ses ascenseurs, ses rêves et les Mille, ses cartes et registres, les palais à disposition, ce qui s’y passe lots du G8, ce qui s’y mange dans les friggiderie

On s’attendait à de l’aléatoire qui le soit un peu moins, et il y a bien quelques panneaux, neuvains points de repères, pour indiquer une direction, mais l’on n’est plus si attaché à connaître la destination ; finalement, on n’a pas hâte d’arriver à connaître la fin. On déambule, et on prend l’habitude, ici aussi, de voir se côtoyer la recette des trofie al pesto et un poème surréaliste. C’est ainsi que GEnove peu à peu s’organise, devient organique, dans ce désordre de la lecture d’un texte rigoureusement ordonnée. L’ennui bien sûr, c’est qu’on peinera plus tard à retrouver tel texte qui ne payait d’abord pas de mine, l’obscure ruelle qu’il nous prend soudain l’envie de revisiter, et l’on se retrouvera ainsi à lâcher malgré tout le fil d’Ariane pour se perdre franchement, cette fois-ci, le cœur léger, heureux de s’égarer au fil du texte. Le temps qu’il m’a fallu, pour retrouver cette citation…

«Il faudrait ramener un cas d’une langue ancienne pour signifier cet insignifiable qui s’appelle la vie. C’est un devenir. Une deventure. Un devenant.
La ville est devenant, un collectif qui apparaît brouillon à nos écrans plats, et bouillant pour nos yeux affolés.
C’est de l’organique : les viscères sont dehors. Les os. Tout cet invaginé. La polis est un pli. C’est de l’organique: tout ce que tu touches tache.»

… et combien d’autres encore que je n’ai pas re-cherchées. Or ce sont de telles images, prises dans le texte, comme aussi celle du vol d’étourneaux, qui désignent en fait la portée réelle de la représentation, et constituent donc la pierre de touche du texte.
« Rompre la linéarité du texte », pourquoi pas? On a certainement désormais le bon matériau, le web, si opportune Toile pour étendre le tissu du texte. Mais, tout aussi bien, pourquoi? 

Pour voir Gênes comme l’a vue Benoît Vincent. Non pas telle qu’il l’a vue ; bien comme il l’a vue, dans la même expérience du regard, dans l’étourdissement éprouvé, dans la diversité de ce qui est reçu (en dépit de l’ordre qu’y a mis l’architecte, qu’il soit nature ou auteur, et quoique la promenade soit en partie déterminée par cet ordre), puis peu à peu aussi dans le plaisir de reconnaître tel élément rencontré, d’élaborer peu à peu, plus ou moins clairement, une carte mentale de GEnova. La voyant ainsi comme il l’a vue, nous voyons une ville toute différente de celle qu’il vit – et partageons d’autant mieux son expérience que notre attention n’a pas été focalisée sur l’objet, la ville, mais le parcours en ses méandres.

Or, beaucoup plus que la complexité du dispositif mis en place, c’est au fond cela, que j’appelle l’écriture expérimentale, celle qui permet une expérience de lecture, au sens plein du terme, c’est-à-dire qui me fait vivre une lecture dont j’ignorais qu’elle était possible (et peut-être parfois ne l’était-elle pas avant tel auteur). GEnove y réussit, en tirant parti de la spatialisation effective du web pour « coller » à celle de la ville, non pas en creuse mimesis, mais en décalque fonctionnel, afin que puissent s’y inscrire autant de trajets que de lecteurs – un virtuel redoutablement plus proche de l’expérience réelle que le livre ?

 

 

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