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Georg Heym, Dionysos de la danse macabre _ 3

23 septembre 2009 - Hapax et archives
Georg Heym, Dionysos de la danse macabre _ 3

Dernière plongée dans l’univers de Heym, pour aborder à des rivages un peu plus calmes. Les soubresauts y sont moins convulsifs, malgré des images toujours puissantes, mais qui empruntent plus volontiers au nébuleux du rêve ou jouent franchement avec une tonalité bucolique. « L’Esclave » est ainsi un petit joyau, où la sérénité prédomine. « Dionysos », plus dans la manière habituelle de Heym, panache élégie bucolique et verve satirique contre le christianisme. Le « Grotesque », en vers libre, traduit plus simplement un sentiment de malaise et on pourra songer à Kafka en lisant le rêve qu’il décrit, sans doute vraiment rêvé puisque Georg Heym avait soin de noter ses songes.

 

L’esclave

Derrière Capri luit la pleine lune,
Sur les flots bleus, elle tisse
Un vaste pays damassé d’argent.
Un parfum de rose flotte dans la nuit.
 
Contre le mât s’appuie l’esclave.
D’une couronne de roses, elle ceint
Ses cheveux, radieuse, somptueuse, belle
Comme la Diane de Lysippe.
Ses longs doigts fuselés
Frappent les cordes de la cithare.La musique est sa parure
Que la lune enchevêtre d’or.
Maintenant encore mes regards d’amant
Savourent son corps blanc,
Et je me plie à ses harmonies
D’un chant elle libérait son âme.

 

Die Sklavin

 

Hinter Capri steht der Vollmond.
Um die blauen Wasser webt
Er ein breites Silberband.
Rosenduft die Nacht durchschwebt.
 An dem Maste lehnt die Sklavin.
Um das Haar den Kranz aus Rosen
Leimt sie, strahlend, prachtvoll, schön,
Wie Diana des Lysipp.
Ihre feinen, schlanken Finger
Schlagen der Kithara Saiten.
Die Musik ist ihr Gewand,
Das der Mond mit Gold umwindet.

 

Ich, der eben noch mit buhlnden Blicken
Ihren weißen Leib umkoste,
Beuge mich den Harmonien.
Ihre Seele sang sie frei.

 

 

Dionysos

Il est assis sur le chemin. Au seuil des champs.
Les vents, qui jouent dans le blé blanc,
Lui apportent les parfums de cette terre.

L’ombre verte de l’olivier suit le soleil.
La ronde des heures défile dans le ciel.
Il est midi passé. Et le vent s’apaise.

Les panthères sont lasses sous le harnais.
Où est passé leur éclat d’or, qui vint de l’Inde,
Émerveiller le monde. – elles sont vieilles et ternes.

Le dieu a vagabondé bien des années,
Comme un esclave chassé, par les monts boisés
Et personne ne l’a plus pris en pitié.

Il est passé par des villes où il avait un jour régné.
Les temples sont détruits, tombés en ruines.
Plus de sacrifice pour baigner le sol sacré.

Il est passé par des villages où, avant, chaque matin
On couronnait de roses sa petite colonne dédiée
Et où il recevait le premier né des troupeaux.

Une horde d’exorcistes en bures
L’a chassé par ses malédictions. Et des bûchers
Ont longuement consumé ses derniers fils.

Un dieu nouveau est arrivé sur la terre
La croisée des chemins, sacrée, la voilà profanée
Par son insolente effigie, clouée sur la croix.

 

Nu, blême et meurtri, cloué en plein jour,
Exhibé dans la lumière dorée du mitant,
Marque d’infamie sur la nature souillée

Où sont passés les jeux, les écoles de philosophes,
Les académies de héros. La beauté des hommes.
Où, le chant des glorieuses Olympiades ?

Où sont passés les dieux ? Ils sont transfigurés,
Ils sont détruits. Ils habitent en terre.
Ô Aphrodite, changée en araignée !

Il regarde par-delà le mont des dieux,
Son sommet de fer se dresse dans le bleu du ciel.
Il est délaissé. Seul, toujours.

« Pourquoi, pourquoi ». Et ses mains cherchent
Consolation dans les pampres de vigne qui pendent à son front,
En caressent tremblantes les grains mûrs .

Les larmes coulent lentement le long des joues
Du dieu chenu, retenues en suspens par ses rides.
Et comme un enfant, ses pleurs l’endorment.

Deux dryades, qui s’étaient enfuies dans la forêt,
S’avancent hors des ombres du bois.
Elles épient prudemment le chemin et le champ.

Elles voient le dieu et se précipitent à ses pieds :
Oh père, père. Ah, il dort. Elles le transportent
Avec précaution dans la forêt, pas après pas.

Les panthères suivent la trace de leur maître.
Le cortège s’enfonce dans la forêt. Entre les troncs,
L’or de leur équipage jette un dernier éclat.

Or la nature devient muette, perd le souffle.
« Il est mort », crie-t-on dans les villages.
Un vent d’est torride se lève depuis l’Asie.

La peste passe par les portes basses.
Devant le crucifix, on fustige sa chair,
Le sang baigne les pieds livides du nouveau dieu.

Reviens, Dieu. Reviens du royaume
De la forêt verte. Car le voilà accompli,
Le royaume de douleur de ce nouveau dieu.

L’usurpateur doit être jeté à bas du trône,
Et sa confrérie de mendiants qui se targue
De cracher sur les palais célestes.

Le ciel s’est changé en asile de fous.
Maladie et folie règnent sur l’Olympe.
Trois fait un, désormais. Et là-bas, le pain est chair.

Ils flottent dans leurs royaux atours,
Ces nains accroupis comme de petits singes
En pourpre divine sur le trône de la foudre.

Reviens, Dieu, toi qui jadis vainquis Penthée.
Toi, dieu des fêtes et de la jeunesse.
Reviens du vert royaume de la forêt.

Reviens, Dieu. Nous aspirons à être libérés.
Libère-nous de la croix, du pilori des martyres.
Sors de la forêt. Viens, nous sommes prêts

Nous voulons rebâtir tes temples, Seigneur.
Nous voulons les églises à feu et à sang,
Que la vie affligée soit chassée par l’oubli.

Nous te supplions dans maintes nuits de silence
Nous levons aux étoiles des yeux pleins d’espoir.
Sors des étoiles. Entends notre appel, Seigneur.

 

Dionysos

 

Am Wege sitzt er. An der Felder Schwelle.D
ie Winde, die im weißen Korne spielen,
Sie tragen ihm des Landes Würze zu.
  Des Ölbaums grüner Schatten folgt der Sonne.
Im Kreise ziehn am Himmel hin die Stunden.
Nun ward es Mittag. Und der Wind schläft ein.
 

Die Panther stehen müde im Geschirr.
Wo ist ihr Goldglanz, der von India kam,
Der Welt Entzücken. – Sie sind alt und matt.

Der Gott ist manches Jahr herumgestreift,
Verstoßnen Sklaven gleich, durchs Waldgebirge
Und niemand hat sich seiner mehr erbarmt.

Durch Städte kam er, wo er einst geherrscht.
Die Tempel sind zerstört und schon zerfallen.
Kein Opfer netzt den heilgen Boden mehr.

Durch Dörfer kam er, wo sein Säulchen sonst
Mit Rosen jeden Morgen ward bekränzt
Und wo der Herden Erstling er empfing.

Der Exorzisten Horde in den Kutten
Trieb ihn mit Flüchen aus. Und Scheiterhaufen
Verbrannten seine letzten Söhne lang.

Ein neuer Gott ist in das Land gekommen.
Des Kreuzwegs Heiligkeit ward frech entweiht
Von seinem Bilde, das am Kreuze hängt.

Nackt, fahl, und wund, so hängt er in dem Tag
Im goldnen Licht des Mittags, anzuschaun,
Ein Schandfleck der geschändeten Natur.

   Wo sind die Spiele hin, die Philosophenschulen,
Heros Akademos. Der Männer Schönheit.
Wo ist der Sang der stolzen Olympiaden.

 Wo sind die Götter hin. Sie sind verwandelt,
Sie sind zerstreut. Sie wohnen in der Erde.
O Aphrodite, die zur Spinne ward.

 Er sieht herüber zu dem Götterberge.
Des eisern Haupt ins Blau des Himmels ragt.
Verlassen ist er. Einsam alle Zeit.

»Warum, warum.« Und seine Hände suchen
Beim Weinlaub Trost, das ihm zu Häupten hängt,
Und zitternd streicheln sie das reife Korn.

Die Tränen rinnen langsam ins Gesicht
Des greisen Gottes, in den Falten hängend.
Und wie ein Kind schläft er vom Weinen ein.

Dryaden zwei, die in den Wald geflohn,
Sie treten aus des Waldes Schatten vor.
Vorsichtig spähn sie über Weg un
d Feld.

Sie sehn den Gott und stürzen ihm zu Fuß:
O Vater, Vater. Ach er schläft. Sie tragen
Behutsam ihn zum Walde Schritt vor Schritt.

Die Panther folgen ihres Herren Spur.
Der Zug verzieht im Wald. Ein goldner Schein

Des Wagens schimmert durch die Stämme noch.

Doch atemlos und stumm wird die Natur.»
Er ist gestorben« ruft es in den Dörfern.
Ein heißer Ostwind streicht durch Asia.

Die Pest tritt in die niedren Türen ein.
Vorm Kruzifix zergeißelt sich das Fleisch,
Blut netzt des neuen Gottes bleichen Fuß.

Kehr wieder, Gott. Kehr wieder aus dem Reich
Des grünen Waldes. Denn erfüllt ist nun
Des neuen Gottes kummervolles Reich.

Der Usurpator muß vom Throne stürzen,
Die Bettlergilde die sich angemaßt,
Der Himmlischen Paläste zu bespein.

Der Himmel ist zum Tollhaus nun geworden.
Krankheit und Wahnsinn herrschen im Olymp.
Drei ward gleich eins. Und Brot ward dort zu Fleisch.

Sie passen in die Königskleider nicht,
Die Zwerge, die wie kleine Affen hocken
Im Götterpurpur auf der Blitze Thron.

Kehr wieder Gott, dem Pentheus einst erlag.
Du Gott der Feste und der Jugendzeit.
Kehr wieder aus des Waldes grünem Reich.

Kehr wieder, Gott. Erlösung, rufen wir.
Erlöse uns vom Kreuz und Marterpfahl.
Tritt aus dem Walde. Finde uns bereit.

 Wir wolln dir wieder Tempel bauen, Herr.
Wir wollen Feuer an die Kirchen legen,
Vergessen sei des Lebens ‘Traurigkeit.

Wir flehn zu dir in mancher stillen Nacht.
Wir sehen hoffend zu den Sternen auf.
Tritt aus den Sternen. Hör das Rufen, Herr.

Grotesque

Notre maladie est notre masque.Notre maladie est ennui sans bornes.Notre maladie est tel un concentré de paresse et de fébrilité incessante.

Notre maladie est pauvreté.

Notre maladie est d’être rivés à un lieu.

Notre maladie est de ne jamais pouvoir être seul.

Notre maladie est de ne pas avoir de profession et, si nous en avions une, d’en avoir une.Notre maladie est méfiance envers nous-mêmes, envers les autres, envers la science, envers l’art.

Notre maladie est manque de sérieux, gaieté feinte, double supplice. Quelqu’un nous dit : « ce que vous êtes comique quand vous riez ». S’il savait, que ce rire est le reflet de notre enfer, l’amer contraire du « le sage ne rit qu’en tremblant » de Baudelaire !

Notre maladie est insoumission au dieu que nous avons nous-mêmes établi.

Notre maladie est de dire le contraire de ce que nous voudrions. Nous devenons nos propres bourreaux, à guetter ses impressions d’après la mine de celui qui nous écoute.

Notre maladie est d’être ennemis du silence.Notre maladie est de vivre au terme d’un jour du monde, à son crépuscule, devenu si étouffant que dans l’on peut à peine supporter encore la puanteur de sa putréfaction.

Enthousiasme, grandeur, héroïsme. Jadis, le monde voyait souvent l’ombre de ces dieux à l’horizon. Désormais, ce sont des marionnettes. La guerre a surgi du monde, la paix perpétuelle en a pitoyablement hérité.Un jour nous vint ce songe, que nous avions commis un crime innommable, à nous-mêmes inconnus. Nous devions être exécutés d’une manière diabolique, on voulait nous enfoncer un tire-bouchon dans les yeux. Mais nous avons encore réussi à nous échapper. Et nous avons fui, une monstrueuse tristesse au cœur, par une allée d’automne, qui se prolongeait à perte de vue dans les troubles territoires des nuages.

Ce rêve, était-ce notre symbole ?

Notre maladie. Quelque chose aurait peut-être pu la guérir : l’amour. Mais à la fin, nous avons bien dû admettre que nous étions nous aussi devenus trop malades pour l’amour.

Pourtant, il reste encore quelque chose, c’est notre santé. Bien haut, dire « Malgré tout », se retrousser les manches bien haut, comme un vieux soldat, et puis aller de l’avant, poursuivre notre route, comme les nuages du vent d’ouest, vers l’inconnu.

Eine Fratze

Unsere Krankheit ist, nie allein sein können.

Unsere Krankheit ist, keinen Beruf zu haben, hätten wir einen, einen zu haben.

Unsere Krankheit ist Mißtrauen gegen uns, gegen andere, gegen das Wissen, gegen die Kunst.

Unsere Krankheit ist Mangel an Ernst, erlogene Heiterkeit, doppelte Qual. Jemand sagte zu uns: Ihr lacht so komisch. Wüßte er, daß dieses Lachen der Abglanz unserer Hölle ist, der bittere Gegensatz des: « Le sage ne rit qu’en tremblant » Baudelaires.

Unsere Krankheit ist der Ungehorsam gegen den Gott, den wir uns selber gesetzt haben.

Unsere Krankheit ist, das Gegenteil dessen zu sagen, was wir möchten. Wir müssen uns selber quälen, indem wir den Eindruck auf den Mienen der Zuhörer beobachten.Unsere Krankheit ist, Feinde des Schweigens zu sein.

Unsere Krankheit ist, in dem Ende eines Welttages zu leben, in einem Abend, der so stickig ward, daß man den Dunst seiner Fäulnis kaum noch ertragen kann.

Begeisterung, Größe, Heroismus. Früher sah die Welt manchmal die Schatten dieser Götter am Horizont. Heut sind sie Theaterpuppen. Der Krieg ist aus der Welt gekommen, der ewige Friede hat ihn erbärmlich beerbt.Einmal träumte uns, wir hätten ein unnennbares, uns selbst unbekanntes Verbrechen begangen. Wir sollten auf eine diabolische Art hingerichtet werden, man wollte uns einen Korkzieher in die Augen bohren. Es gelang uns aber noch zu entkommen. Und wir flohen – im Herzen eine ungeheure Traurigkeit – eine herbstliche Allee dahin, die ohne Ende durch die trüben Reviere der Wolken zog.

War dieser Traum unser Symbol?

Unsere Krankheit. Vielleicht könnte sie etwas heilen: Liebe. Aber wir müßten am Ende erkennen, daß wir selbst zur Liebe zu krank wurden.

Aber etwas gibt es, das ist unsere Gesundheit. Dreimal « Trotzdem » zu sagen, dreimal in die Hände zu spucken wie ein alter Soldat, und dann weiter ziehen, unsere Straße fort, Wolken des Westwindes gleich, dem Unbekannten zu.

Traduit par N. Rollet

Illustration :

Dans l’ordre : Vincent Van Gogh, Karl Schmidt-Rottluff, Erich Heckel, Edvard Munchet deux « Masques » d’Emil Nolde

Liens :

  • une biographie et quelques extraits sur le site de l’éditeur Arfuyen
  • pour les germanistes, l’œuvre complète sur Di-lemmata
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