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Giovanni Merloni, Le portrait inconscient : Projection privée

29 novembre 2013 - Critique, WebAssoAuteurs
Giovanni Merloni, Le portrait inconscient : Projection privée

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Cinéma ! » proposée par la web association des auteurs. (Voir note d’intention).

Rien de bien évident pour moi dans le dialogue prétendument évident entre littérature et cinéma – ou alors dialogue de sourds, ne comprenant pas le même langage. Entre le livre et le film « adapté », aucune commune mesure, nulle déduction possible de la qualité de l’un à celle de l’autre – et inversement. La littérature en fait au mieux un théâtre d’ombres, terribles ou émouvantes, mais radicalement autre. Pas pour rien que La Maison des feuilles (d’abord publié sur Internet, par Mark Z. Danielewski, son auteur) peut se consacrer exclusivement (c’est-à-dire en se permettant les plus improbables digressions) à un film documentaire qui n’existe pas. Comme si la littérature se passait fort bien d’incarnation – de fantômes, moins aisément, qu’ils soient monstres ou merveilles. Rêves ou cauchemars, le cinéma lui en offre.

Présentation

Blog de l’auteur : le portrait inconscient, portraits de gens et paysages du monde

Le blog de Giovanni Merloni propose son double travail d’auteur et peintre, l’un et l’autre pareillement oniriques, sensuels et enjoués – et souvent férocement farfelus, puisque les voies de l’inconscient, n’est-ce pas, sont presque divines, et que la moindre image peut entraîner fort loin.

Outre « L’alphabet renversé », projet de l’été 2013, dont fait partie le texte qui suit, Giovanni Merloni publie actuellement sur son blog Les Visionnaires, roman amoureux de Bordeaux – qui ne détrône cependant pas pour moi certains textes de la série des nouvelles, contes et récits.

C ou Chien de la petite dame II/IV (alphabet renversé de l’été 2013 n. 28) 

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Dans le noir verrouillé de mon Cagibi privé, je découvre finalement ce que je vais faire: parcourir à nouveau, le temps d’une nuit, une dernière fois, les étapes de mon voyage dans le monde de l’alphabet, arpenter des provinces reculées de la mémoire où la langue est rarement réglée par des lois démocratiques, mais l’on peut découvrir des choses inattendues. Je ne sais plus si Elle aime encore voyager ou pas et j’ignore jusqu’à quel point elle s’effondrerait dans les coins sombres, elle qui pourtant a toujours cherché avec acharnement la consolation du soleil. Où s’est Cachée sa silhouette unique ? Derrière quelles ressemblances ou vies vécues? Se déguise-t-elle en Claire, Corinne, Clémence, Catherine, Christine, Cécile, Charlotte?

A-t-elle pris le nom de Zazie, celui de Thérèse Desqueyroux ou d’O., celui d’Héloïse? Endosse-t-elle une Chemise ou bien a-t-elle une jupe très Courte au-dessus du genou?
Est-elle la jeune étudiante dont on tombe amoureux en la voyant libérée dans Zabriskie Point?1

A-t-elle des Yeux noirs 2 comme ça? Se promène-t-elle avec un petit chien houppe de poils sur la rive de la mer de Crimée tout en hochant la tête voilée avant de prononcer un seul mot, « Dommage »?

A-t-elle quelques ressemblances avec la femme de Xavier Cugat3, c’est-à-dire la danseuse explosive répondant au nom d’Abbe Lane? A-t-elle perdu ses attitudes de garçon manqué toujours au centre de la piste, que son visage de velours inexorablement dément?

A-t-elle joué encore une fois le rôle de Juliette, ou celui du personnage inoubliable de West side story?4 Et lorsque c’était moi le grand échalas étendu à même les marches de l’ancien escalier de pierre, étais-je vraiment moi son Roméo? Se souvient-elle de mes longs discours pour la convaincre à sourire, de mes soliloques inutiles, du moment qu’elle avait tout prétendu et accordé en avance?

(J’ouvre une petite parenthèse pour expliquer aux lecteurs-spectateurs comment se déroule mon spectacle privé. En fait, ce n’est pas du tout la perfection. L’écran invisible et immatériel n’est pas aux normes, soit dans les deux dimensions principales soit dans l’épaisseur. On dirait un vieux drap ou les vêtements usés d’un fantôme, traversés par un vent bizarre et tout à fait spontané. Cela peut rendre parfois floue l’image, ou faire ressortir à l’improviste des ombres ou des éclats de lumière. En échange de cette précarité de pionniers et de clandestins d’un cinéma tout à fait nouveau… surprise ! Merveille ! Je reçois jusque dans mes bras des scènes de vie qui me touchent directement… comme si j’étais le souffleur ou un personnage invisible étendu au milieu d’un plateau de tournage… Ou même plus, car la scène n’est plus le fragment d’un patchwork inachevé, elle est déjà la vie, l’action, la situation. Je devrais me faire lier au mât de ma barque et coller des couches de jambon sur mes oreilles pour me dérober à l’épreuve. Oui, Daria et Mark faisaient l’amour derrière mon dos [j’avais juste eu la présence d’esprit de tourner la tête ailleurs]. Oui, la dame au petit chien me disait tout bas « Sobatchkoï », presque en posant ses lèvres sur les miennes. Oui, Abbe Lane me provoquait, en dansant tout près de moi. Elle chantait des litanies tellement envoûtantes que j’étais emporté par un rire idiot. Oui, Juliette ne souriait qu’à moi. Elle restait apparemment figée, indifférente au sommet de l’escalier menant à son balcon. J’étais complètement enfoui dans le lierre (donc je la voyais de biais) tandis que le Roméo officiel occupait sa place institutionnelle. Pourtant Juliette, tout en restant imperturbable, lançait de temps en temps son regard exprès vers moi. Elle secouait la tête, pour souligner sa déception, en s’accompagnant par des petits gestes… Oui, elle me souriait !)

(Vous comprendrez dorénavant, n’est-ce pas ? Ce n’est pas la peine que je vous explique, tous les moments, mes cauchemars techniques !)

[…]

[1] de Michelangelo Antonioni, avec Daria Halprin et Mark Frechette (1970) de Louis Bunuel (1967)

[2] de Nikita Mikhalkov, avec Elena Safonova, Marcello Mastroianni et Silvana Mangano (1987)

[3] Xavier Cugat, musiciste, travaillait en couple avec sa femme, Abbe Lane (années 1950)

[4] de Robert Wise et Jerome Robbins (adaptation cinématographique du drame musical américain crée en 1957 par Leonard Bernstein, Stephen Sondheim et Arthur Laurents inspiré de la tragédie Roméo et Juliette de William Shakespeare) (1961)

 Source : extrait de http://leportraitinconscient.com/2013/10/08/c-ou-cinema
-prive-iiiii-alphabet-renverse-de-lete-2013-n-28/

 

En lisant

Un petit air de Rose pourpre du Caire à l’envers : prestige de l’image et de sa présence immédiate, réelle à vous y méprendre, à vous laisser entraîner dans le sillage de telle ou telle, à vous ravir. Je ne sais si nous sommes tous, sur nos blogs, projectionnistes – Giovanni Merloni, s’il l’est, ne l’est d’abord que pour le plaisir de se projeter lui-même en amant pas si transi, en amoureux de fantaisie, au beau milieu de la pellicule, qui dénombre dès lors d’étranges dimensions, entre deux et trois, qui font sans doute quatre. Et le voilà entré de plain-pied dans une autre réalité, autrement subjuguante que l’intimité qui règne entre deux pages, même s’il est dans de beaux draps : c’est la présence presque entière de l’autre, voix, visage, corps, mouvements, au rythme de l’actrice-personnage, à l’instant de l’action, présent et dépendances, toute une vie où le voilà catapulté. Spectacteur.

Giovanni Merloni "La differenza d'età" Technique mixte 35x50 cm, 1970

Giovanni Merloni
« La differenza d’età »
Technique mixte 35×50 cm, 1970

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4 réflexions sur “ Giovanni Merloni, Le portrait inconscient : Projection privée ”

Giovanni Merloni

Merci, Noëlle, merci Glossolalies et Webasso, je suis resté touché et bouleversé aussi par cette merveilleuse exploitation de mon libre commentaire sur quelques-uns de mes films préférés.
J’ai particulièrement aimé cette lecture qui fait ressortir mieux l’idée des images bondissant dans le noir de mon écran invisible.
Je reviendrai à vous pour vous dire mieux, j’espère, la reconnaissance et la joie que vous me donnez ainsi librement et légèrement aujourd’hui.
Ciao !
Giovanni Merloni

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Selenacht

Merci à vous surtout, Giovanni, c’est bien votre univers qui est proprement merveilleux – j’espère seulement que ce billet incite à aller y rêver.

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