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Grégory Hosteins, Studio Nuit

30 octobre 2015 - Critique, Lectures critiques, WebAssoAuteurs
Grégory Hosteins, Studio Nuit

Texte repris dans le cadre de la dissémination mensuelle organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

En franchissant le seuil de Studio Nuit, le lecteur curieux pénètre en un lieu bien particulier, l’univers de Grégory Hosteins. L’enseigne ne ment pas : la nuit et les ombres où se noie le réel abondent sans guère laisser de place à la clarté du soleil. L’auteur explore et questionne d’une plume exigeante et acérée, au gré de textes toujours de haute tenue. Une belle part est faite à la réflexion critique, qu’elle porte sur des idées ou sur des œuvres, avec un intérêt notable pour l’image et la musique. Côté fiction, outre quelques textes courts, le site propose plusieurs nouvelles fantastiques… et un peu au-delà. Ce sont cependant les même thèmes qui hantent les deux versants, critique et littéraire, peu à peu élaborés par l’auteur au sein d’un blog qui se signale ainsi par son extrême cohérence et s’appréhende bel et bien comme un tout.

Répertoire

Il y a toute la largeur d’une avenue entre nous et pourtant je comprends de mieux en mieux ce qui se répète au-delà.

Même si ça paraît fou, invraisemblable.

Car c’est le contraire qui devrait se produire, non ? Tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait, de l’immeuble d’en face : c’est ça qui devrait mourir chaque matin sur la cime des arbres ? finir piégé, étouffé, voilé, dans leur branchage resserré et rugueux, leur treillage d’airain ? Non ? Ça devrait pas être comme ça ?

Et pourtant c’est pas le cas. Pas du tout.

J’entends ce qui se dit chez lui.

Je l’entends.

Et trop bien parfois. Si bien que les points d’interrogation fusent par tant de milliers dans ma direction que je ne sais même plus où les poser, les uns les autres, autour de moi.

Je ne suis sûr que d’une chose : le carreau sale derrière lequel je le vois, se tenir droit comme un i, laisse opaque et transparent le moindre accent de sa voix. Là-bas se récite quelque chose. Une vie, un poème. Du moins je vois ses lèvres qui bougent, sa gorge forcer à grands traits le passage douloureux que les mots empruntent quand il les formule (certains, dirait-on, pour la première fois, il tousse alors et porte ses mains à sa bouche mais son discours ne cesse pas : le visage dans les mains, il reprend, et s’il le faut plusieurs fois).

Qu’est-ce qu’il dit ? La question ne se pose pas. M’agresse d’emblée qu’il dise quelque chose, que je l’entende et que je ne comprenne toujours pas. De toute façon, je ne lis pas sur les lèvres – et à cette distance l’effort serait vain. Les traits du visage ? Qu’y a-t-il à chercher sur la face grotesque qu’il arbore en parlant, sous ce menton branlant de trop, sur ces pommettes plissées, rougies, vernies et ces yeux réduits à deux traits, inclinant vers le haut, vers le bas ? Savoir qu’il ânonne ? Ah ?! Pas besoin de tendre l’oreille pour comprendre ça, il suffit de sentir… humer un peu d’air – sous la gronde endormie de ma voix git le timbre écorché de sa transe immobile. Résonne alors, s’amplifie même, l’étrange glossaire dont la raison et l’ordre me passent au travers.

Du moins, ce fut longtemps comme cela. Les termes égrenés toujours très lentement : extraordinaire (là, il n’y a rien à comprendre puisque le sens que ce mot transporte n’exige pas qu’on l’arrête, et que l’on tente de percer sa fine et transparente enveloppe ; la seule question qui se pose est pourquoi ce mot, ici et maintenant, et dit à haute voix, sous cet épais voile gris qu’aucun rayon de soleil n’ose toujours pas déchirer ; et cette question la reposer à tous ceux qui affluent jusqu’à moi, trempées de sa bouche, traversant le ciel qui refuse de s’ouvrir), puis silence plus ou moins long, en général, puis devenir (là, le vertige vous prend car il n’y a aucun dictionnaire qui puisse véritablement venir à votre secours pour savoir ce qui transite par ce terme, même sans chercher forcément à savoir ce qu’il y met, lui, puisque cela est manifestement hors d’atteinte et qu’il est déjà incroyable que l’on puisse entendre quelque chose de ses marmonnements répétés qui ravagent toujours plus son faciès), silence encore, râle parfois, et le tout s’enchaîne ainsi pendant des heures : hughesdispositionbêtemachinalementcrépuscule… Et pour ces termes qui ne contiennent pourtant rien d’obscur, la compagnie prolongée de si lourds silences provoque de curieux effets : de la discrète présence avec laquelle ils se tiennent à l’entour des mots, les faisant clapper, résonner, du moins se distinguer les uns par rapport aux autres, les nuages de silence finissent par déborder subitement, se déverser du pourtour jusqu’au cœur : toute une sémantique nouvelle se forme : le vocabulaire, même râpeux, même usé jusqu’à la corde, se gonfle d’énigmes. Mon salon, ma cuisine s’inondent de paroles mâchées, remâchées, dévorées de pourquoi, de comment. On sent de la bile parfois. Le non-sens reflue comme une dépression. Et les mots se déchirent, s’écroulent sur eux-mêmes, s’effondrent sous tant de vacuité que l’on n’entend plus, au loin, que des râles et des grognements pour seul monologue. Mais beaucoup parviennent encore à traverser jusqu’ici, sortis de bégaiements impromptus, trébuchants encombrés de tant de mystère. Pavane alors, dans la langue délivrée certains soirs, le long défilé des poules violacées, des astuces souveraines, des labeurs insidieux, des crocs funéraires, etc., etc.

Un canal aérien s’est creusé entre nous.

Une oreille ouverte aux questions dont je ne vois point les réponses.

Plus j’écoutais ses vagues paroles clapoter jusqu’à moi et plus de ce qu’il débitait de chez lui, je ne pipais mot. Un silence de plomb coulait chaud dans le long conduit large ouvert de mes deux oreilles.

J’entendais tout et n’entendais rien.

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Grégory Hosteins, Studio Nuit, « Répertoire »14 janvier 2015, CC BY-NC-ND 3.0 FR

Lecture

« Répertoire » (dont n’est ici repris que le début, bien que ce qui suit se rapporte à la nouvelle complète, que vous ne pouvez mieux faire que de lire intégralement avant de poursuivre) nous plonge immédiatement dans l’invraisemblable, dont il annonce clairement la couleur : « Même si cela paraît fou… » L’univers fictionnel de Grégory Hosteins, dans cette nouvelle comme dans bien d’autres, nous projette en effet rapidement aux frontières de la folie, et d’une folie qui n’a le plus souvent rien de doux.

Le décor n’est pas plus tôt planté que s’y déploie déjà l’étrange, non pas malaise insidieux, mais franche aberration. Les lois communes ne sont mentionnées que pour déclarer leur abolition. « Et pourtant c’est pas le cas. Pas du tout. » Le début du texte, au ton direct, empreint d’oralité (omission du « ne » dans la négation), suscite certes un effet d’attente chez le lecteur, mais ce n’est pas son principal propos. Il permet avant tout de situer le narrateur : de l’autre côté de l’avenue, en position d’observateur et, qui plus est, d’observateur rationnel, qui sait ce qui devrait se produire. Autrement dit, un témoin digne de foi, qui possède la distance nécessaire pour voir et est à même d’interpréter pour nous ce qu’il voit, de s’en étonner avec nous, mais en en garantissant la véracité, bien qu’invraisembable.

Cette posture, banale, feint une objectivité qui souligne explicitement la brutalité de l’intervention surnaturel. Il ne s’agit pas de flirter avec le fantastique, de laisser l’inquiétude monter et se propager à travers une subjectivité particulière. L’art de l’auteur est beaucoup plus violent : le surnaturel est d’emblée là, présent, coin d’obscurité profondément fiché dans le réel, incompréhensible et qu’il s’agira pourtant de comprendre – au plein sens du terme, « prendre avec soi », comme le révèle la suite du texte. Car la position d’observateur privilégié évolue rapidement. La même distance qui lui a d’abord permis de voir, d’entendre sans éprouver, ne l’empêche bientôt plus d’éprouver à son tour l’effet des paroles entendues à longueur de journée, et qui lui collent finalement à la peau, selon un motif que l’on retrouve ailleurs chez Grégory Hosteins. Chez lui, observateur est presque synonyme de voyeur, non pas à l’extérieur de ce qui passe, mais à la périphérie, presque dans l’action, assez proche en tout cas pour en subir les effets : « Car […] spéculer sur autrui ne laissait jamais tout à fait indemne. » À certains égards, le dispositif s’inverse, soumet le narrateur à perversité du miroir (« brûler mon reflet et le sien dans la vitre du soir »),. L’observateur modifie à ce point l’expérience qu’il en devient le sujet : chez lui seul se manifestent d’inquiétants symptômes, tandis que «… sur l’autre berge : aucun désordre. Remue-ménage : nada ! »

Mais sans doute devrait-on plutôt dire qu’il la complète, voire la fait advenir. En tout cas, il permet de la rendre lisible. Durant la première partie du texte, le narrateur se débat en cherchant à tout prix à donner sens à ce qu’il vit, il cherche « la parade », précisément dans les outils du savoir, en fouillant désespérément sa bibliothèque – en vain. Ce n’est qu’à l’issue de la métamorphose, une fois celle-ci achevée, puis rejetée (c’est-à-dire une  fois rétablie une certaine distance), que la compréhension naît, ouvrant la voie à une explication qui n’est d’ailleurs pas annoncée comme telle : « Paraissait peu à peu les imperceptibles mailles d’un réseau. Une organisation secrète dont mon cerveau n’était qu’une partie, dont sa bouche récitante n’était qu’un écho. » Toute se passe comme s’il avait fallu être partie prenante de cette « organisation secrète » pour que le sens apparût, non pas avoir vu, mais vécu, comme si la compréhension consciente, intellectuelle, ne pouvait suffire mais devait passer par le corps et son inconscient – et devait être ainsi livrée sur le mode de l’affirmation (emploi de l’indicatif), non celui de l’hypothèse ou de la démonstration. Le corps ici monstrueux (de monstrare, montrer), ailleurs mutilé, de Grégory Hosteins, rend visible cette part qui échappe habituellement à la conscience, il est le moyen de la placer sous nos yeux. 

Or quel est ce mystère contre lequel le narrateur se débat et qu’il cherche à percer ? Le prodige acoustique de mots entendus alors qu’ils ne peuvent pas l’être, de mots entendus et cependant incompréhensibles, alors même que leur sens est connu. Prodige qui ressemble fort à la littérature, voire tout uniment au langage et à la pensée. Le thème est récurrent dans les fictions de l’auteur, qui en tire une bonne part de sa sombre poésie. Car le langage, ambigu et paradoxal, investit ses personnages comme un parasite, prend possession d’eux sans qu’ils comprennent le but de la manœuvre. Le texte le dit dès le début : « l’étrange glossaire dont la raison et l’ordre me passent au travers. » Placer la source du discours ailleurs, de l’autre côté de l’avenue, chez un autre, permet d’abord d’être dans une situation de communication, même paradoxale. D’emblée est posée (et sera validée in fine) l’hypothèse que c’est une vie qui se récite là. L’idée sera reprise un peu plus loin, d’une mémoire ainsi confiée… à qui ou à quoi ? Ce qui suit reprend l’image éculée de la mémoire informatique, mais pour la revisiter sous forme d’un étrange alien, une sorte de cyborg, machine et organique : « […] le regarder confier à sa mémoire ce que l’on remettait maintenant aux disques durs qui charpentent nos machines. Voir terrifié la même opération mais menée ciel ouvert. Surtout pour quelqu’un comme moi, qui n’avait jamais tenté d’ouvrir la moindre chance du ventre d’une de ces machines et débrancher ce qui s’y trouvait. Prendre et soupeser à pleines mains la pulpe métallique de cette nouvelle et vivante mémoire. »

Seulement, le langage, au lieu d’être moyen, devient monstre lui-même, et c’est cette étrangeté foncière que permet aussi de percevoir la situation de communication empêchée. Nous préexistant, mais n’existant que de nous traverser, et rétif à être fixé. Les techniques éprouvées ne suffisent pas : repris d’une « fièvre ancienne », le narrateur a beau chercher parmi « thésaurus », « notes de cours » et « articles photocopiés », rien n’y fait, le sens s’effondre. « J’en déchirais les pages, quelques-unes à chaque fois, et les jetais au feu qui s’allumait sous mes yeux ». Pire, l’effort pour fixer le sens conduit à ne plus entendre que le vide, le silence du langage : « le vocabulaire, même râpeux, même usé jusqu’à la corde, se gonfle d’énigmes. » et invalide toute parole : « ça et là au pied des plus belles constructions qu’avait pu édifier ma crâne raison, des failles, des précipices, des gouffres entiers se creusèrent. Des pensées vagabondes, sur ces bords périlleux, prirent leurs aises, congédiant toute parole assez farfelue pour venir proposer un avis, un témoignage ou conseil – jetant les plus insistants, bientôt, dans l’abîme.»

Les mots envahissent tout. Après avoir pris possession de l’homme, ils le transforment encore pour étendre leur emprise. Les tentacules sont évidemment l’organe d’élection d’un tel dessein, qui poussent à l’intérieur d’abord, comme appelées par la sourde litanie entendue sans ouïe, puis sont projetées vers l’extérieur, menaçantes : « Les longues litanies du voisin les avaient conduites au dehors – allez savoir pourquoi ? – elles ne les rappelleraient pas. Un franc désir d’avaler le monde, d’un seul coup d’un seul, courait maintenant sur les quatre chemins, le long de mes membres. » Le rendant incapable de rien faire, le langage devenu fou coupe paradoxalement le narrateur du monde en s’imposant comme le moyen exclusif de l’appréhender, et de l’anéantir dans cette étreinte puisque, ce qui manque à ces mots, c’est leur contenu, vainement cherché.

Aussi faut-il trancher les tentacules, se couper du langage, pour percevoir l’autre du langage, le silence, à partir duquel la compréhension peut enfin apparaître : « Toute la pièce résonnait encore de paroles familières, mais derrière les detteennui, studio et folie qui affluaient, j’entendis enfin le silence que coupait ce bredouillement incessant, l’envers du silence qui me déchirait les tympans depuis tant de semaines, et que je m’échinais à remplir. S’est ouvert le sens, à ce moment, de cette chaîne, de cette chaîne verbale qui n’en finissait pas : le lieu où elle allait, les anneaux silencieux qui lui donnaient son appui, son élan aussi. » Avant cela, même si le narrateur savait au fond ce que faisait son voisin, les mots débités faisaient écran, d’où la progression difficile du texte, qui ne décrivait l’étrange opération sur la mémoire que pour s’en détourner au paragraphe suivante, aveuglé par les mots. Mettre fin à la fascination du langage rétablit le courant entre le narrateur et son voisin et le rend à ce dernier comme moyen de ne pas entrer dans la mort – non pas par la puissance du langage à la recherche du sens qui, on l’a vu chez le narrateur, le précipiterait dans l’inhumain, à la faveur d’un rapport désordonné au monde, désordonné mais réel et charnel.

« Et en le voyant lire ainsi, couper dans les phrases un petit bout de langue pour le jeter dans sa bouche aussitôt, palper et sentir chacun de ces lambeaux avant de les rendre à haute voix – par défi – ou d’un simple murmure – par pudeur –, je finis par accepter qu’il n’y avait là, dans cette longue trame de paroles, sans suite et raison, un délire étoilé dont je ne captais qu’un pan de ma fenêtre. Il ne s’adressait pas à moi : il énonçait le code, inintelligible, infracturable, qui menait au savoir unique, erroné, qu’une vie déroulait dans sa courbe incomplète : paysage-rouge-mur-tendance-solide-sublime-forêt-bête-balise-idéal-fête… » 

Pour ce rapport fragmenté au monde, où l’auteur accepte l’inintelligibilité d’une langue vivace, osons le mot poésie, tel que l’emploie Grégory Hosteins.

 

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