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3 juin 2015 - Passages
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[Texte source] _ [Embranchements]

Au regard qui s’attarderait à distinguer formes et couleurs s’offre un paysage de banalité abstraite. Dégradé de gris : asphalte, piliers, rails (avec reflets) et traverses (mates), masse confuse, plus sombre, (reflets moins nets), puis supposés terre-plein, rambardes, bâtiments, végétation maigre peut-être, enfin étendue céleste (courbes mouvantes). Blanc : glacis au premier plan, piquetage ailleurs (lampadaires, point d’étoiles). Puisque rien ne bouge, il pourrait se croire seul au monde, en attente à sa périphérie.

Le vide l’effraie, mais un bond en arrière suffit à s’en prémunir – et le quai n’est pas si haut. Il redoute en revanche ce néant familier et berceur, il aimerait presque se laisser glisser dans cet espace posé devant lui, toujours un pas trop loin. Il suffirait peut-être d’un geste de sa part pour mettre en branle l’espace. Mais que dessinerait-il ? Sur cette toile, l’ébauche d’un espoir lui semblerait déjà son naufrage.

Il vacille à peine, frissonne sous la brise, dressé au bord du quai qui n’a rien d’un précipice et le tente d’un vertige à exacte hauteur d’homme. Un saut minime, une enjambée le sépare de la voie qui se noie au loin dans la nuit. Il y resterait debout, planté droit entre les rails, le gravier sous les pieds et l’asphalte à fleur de tête. Ainsi se contenterait-il de la position du spectateur, mieux encore s’il s’avançait au milieu des voies pour s’asseoir plutôt, en contrebas. Tant pis alors si la scène demeure vide, cela ne relèverait plus de sa responsabilité. 

Il hésite. Il longe le quai, son pas résonne, commence à prendre la mesure du champ libre et à délimiter les obstacles du mobilier urbain, puis stoppe net. Des pas perdus. Il regrette que l’expression ait perdu la magie qu’il y trouvait lorsque, enfant, elle lui fournissait l’assurance de ne pas s’égarer, quoique dans un français approximatif. Il ne s’y résout pas tout à fait à en rectifier le sens, pourtant c’est bien une perte insondable que semblent tout à coup exprimer les lieux, plus profonde qu’un peu de temps gâché à attendre.

Il se secoue en se traitant d’imbécile. Le train va arriver dans une poignée de minutes, tout reprendra son cours au lieu de s’effilocher dans ces atermoiements imbéciles. Il sort son portable, du doigt navigue un instant dans la playlist, choisit un morceau, il rengaine, enfonce les poings dans les poches. Il laisse son regard errer au-devant de lui. La tête navigue ailleurs, sur la musique. Dedans.

Cela revient plus ou moins à interposer une vitre, qui le sépare un peu plus, tandis que l’image-paysage persiste, pensées à la traîne, qu’il évite. Elles s’éparpillent. Couleur lilas fondue dans la nuit grise. Puis ça se condense, ça s’assombrit. Ruades des pensées qui se crispent. La nostalgie poigne sans crier gare, efflorescence rouge profond des souvenirs le long des nerfs. « Ariane » éclate à l’arrière du crâne, enchaîné volume à fond. Faut faire taire. Faut les déchaînements rageux des riffs, faut la batterie déchaînée à en exploser, faut des hurlements rauques et des percées suraiguës, du tumulte à écouter seul par-dessus.

Faut faire taire. En attendant que ça passe. Avec le train.

Photo: ©Touareg***, Sans titre.

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