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Guillaume Vissac : Fuir est une pulsion

25 octobre 2013 - Critique
Guillaume Vissac : Fuir est une pulsion

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Une page par jour » proposée par la web association des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blog de l’auteur : fuir est une pulsion

« Squelette de ma mémoire mais je ne suis pas dupe pour autant :
au moins aussi mensonger que n’importe quoi d’autre. »
(Omega blue, site d’archives)

La part du journal sur le blog de Guillaume Vissac semble d’abord strictement délimitée, cohabitant avec la traduction (notamment Ulysse par jour) et les fictions de l’autre – en brossant à grands traits, déjà, car il y a aussi les « Fragmentées », ponctuel journal à contrainte, ou la série de photos « 17 h 34 », qui documente toutes les 35e minutes de la 18e heure de chaque journée. C’est avec le journal proprement dit que ça se complique. Le quotidien qui s’y lit, plus ou moins directement, enchâsse surtout l’écriture-lecture (commentaires et extraits), mais aussi la musique, la photo, et, très souvent, de « micro-fictions ».

L’illusion d’y être

Dehors

Depuis trois jours tombe sans interruption la même averse, le même orage. La nuit, les éclairs convulsent contre la vitre gauche de la chambre. Les trains à l’extérieur restent exposés au ciel toutes vitres ouvertes. Le matin, dans les wagons inondés, le sol coule fonction du sens de la marche, du rythme des arrêts. Les sièges sont imbibés, on s’assoit un sur deux. On se croirait pressé dans une fiction-bis qui aurait pu être, un tracé parallèle potentiellement prenable mais qu’on s’est retenu d’emprunter. On n’y est pas, pourtant. La journée (mettons onze heures), il fait déjà nuit dehors, et les façades d’immeuble reflètent le gris des nuages. Dans les rues l’humidité s’avale et se respire.

Dedans

Coup de tête deuxième partie arrive à son terme. Depuis deux semaines, je relis les mêmes dix dernières pages, celles qui viennent d’être ajoutées, corrigées et greffées au reste (qui date de décembre dernier). Durant le week-end, sans doute, je construirai une version liseuse de cette partie II, à emporter la journée, à relire entre deux trains ou deux heures de rien. Nous ne sommes pas loin d’une version quasi-définitive, semblable au travail effectué sur la première partie en début d’année. Se pose (pourtant) toujours le sempiternel problème de la fin (de partie j’entends). Je ne sais pas vraiment comment (où) couper, j’ai tendance à trop en faire. Je m’interdis d’arrêter un chapitre en plein milieu d’une phrase, c’est peut-être une déviance, une erreur. Je veux trop bien faire, trop bien enrober les choses. Que tout sonne juste et soit joli. Je dois m’en défaire et trancher vif, utile, en accord avec le reste.

A la fin de la partie II, le narrateur doit être dans une configuration mentale qui permettrait l’espoir d’accéder à. Je dois transmettre à la page cette illusion d’y être – tour de passe-passe – pour aussitôt la trancher net. Délicat.

Idem pour la sensation de faim, de chaleur stagnante, qui sont censées traverser le récit, rester palpable mais non visible, gardée cachée sous la surface. Manipulation peu évidente à appliquer. Illusion d’y être, là encore. Je dois reprendre les impressions ressenties à la lecture de Faim de Knut Hamsun, prendre ce que j’ai à y prendre, laisser le reste. Gérer cet équilibre qui peine à prendre. J’ai peut-être encore trop le nez dessus pour avoir une vision juste et panoramique de ce degré du texte. D’où la nécessité de changer de format, peut-être même virer papier, gagner cette hauteur-là.

J’ai cru il y a quelques semaines que mon emploi du temps actuel n’était plus compatible avec l’écriture longue sur la durée. L’écriture courte, quotidienne, fragmentaire de mes projets parallèles semblait plus adapté. Bien sûr, c’est une excuse. Le mot adapté, justement, ne l’est pas : c’est confortable qu’il vaudrait mieux dire. Coup de tête avance lentement, avance quand même, je bataille, je m’en contente parfois, je me reprends souvent. La partie II sera lisible d’ici la fin du mois sans doute, ensuite je passerai à la III, en attendant le reste.

Source : http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?article621

 

En lisant

Difficulté à choisir tel texte plutôt que tel autre (alors un bout de suite plus tard, mais j’aurais eu l’impression de contourner ma propre « consigne » en ne piochant pas dans ce qui est explicitement nommé journal). Je triche à moitié, en choisissant celui-ci, parce que d’autres sont plus marquants peut-être, jouent plus franchement avec les mots, ou pourraient sans préjudice être extraits de la longue suite où ils figurent – sans être toujours ceux qui m’avaient le plus plu à première lecture.

Il faut prendre le temps de s’installer, pour percevoir les modulations de la voix si directe, sans aspérité de prime abord. Ce à quoi l’on accède immédiatement, ce sont des bouts de réalité quotidienne : photos, extraits des textes lus, des discours entendus ou imaginés, chansons écoutées. Et puis des liens, vers d’autres jours ou parfois d’autres sites : un
« squelette » de mémoire.

Seulement, la polyphonie de ces collages n’est pas aussi diverse que l’on croit d’abord, mais peu à peu unifiée dans le creuset de l’auteur. Même quand elles ne sont pas explicitées, les lignes de crête se dégagent nettement de cette accumulation de « données » pour dessiner un portrait de l’auteur – un portrait animé, qui plus est, puisque le journal est lieu de synthèse et d’appropriation de cette multiplicité extérieure. Il serait dès lors assez tentant de voir le quotidien décrit, assez peu chantant, comme le décor dans lequel prend place la silhouette de l’auteur que précisent ses différentes activités de lecture-écriture.

Mais ce serait trop simple – ce ne serait pas assez. Même lorsque les notations sont brèves ou rudement objectives (l’insipide saveur des salades à 2 €), ou par cette rudesse même, le quotidien décrit restitue toute une ambiance diablement prenante et le familier répétitif, souvent lassant tant moralement que physiquement, est ainsi empreint d’une inquiétante étrangeté. Est-ce ma lecture de Coup de tête ? Toujours est-il qu’on en tire aisément un décor, oui, mais pas celui de Guillaume Vissac, plutôt celui de personnages qui sortiront de la brume traînant à leur suite une histoire. Aussi les micro-fictions qui émaillent le journal se nourrissent-elles moins, je crois, du quotidien, qu’elles ne le nourrissent – ou plus exactement est-ce l’écriture (et ce qui s’y rattache) qui alimente cette routine pour en tirer la possibilité non élucidée d’autre chose.

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