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Il serait temps

5 septembre 2012 - Hapax et archives
Il serait temps

– Le temps a passé.
– Il n’en a pas fini !
 – Si, pourtant. Peut-être. Je voulais dire, le temps est passé. Si ça continue, c’en sera fini. Le temps est passé, et rien n’a changé.
– Pourtant, si. Du temps a passé. Il n’en a pas fini. Il en reste encore, à passer.
– Ce n’est pas ce que j’ai dit.
– Je sais. Ce n’est pas ce que tu as dit. J’aurais préféré que tu dises autre chose, mais ce n’est peut-être que parce que tu as dit ça. Alors d’accord.  Le temps est passé.
– Le temps est passé. 
– Le temps est passé. Il ne s’est pas rien passé. Le temps est passé par ici.
– … repassera par là… 
– Tu vois…
– Non, je répète. Automatisme.
– Et tu aurais voulu quoi ? Qu’il s’arrête ?
– Peut-être. Je ne sais pas. Ce n’est pas que j’aurais voulu, je ne voulais rien, même ce que j’aurais pu vouloir, en fait, c’est par entraînement, mais en laissant aller, au fond, je ne voulais rien, je crois. Mais c’est peut-être ce qu’il aurait fallu. Que le temps s’arrête ici. Là.
– Il ne serait pas vraiment passé, alors ?
– Voilà.
– Il ne serait pas vraiment passé.
– Mais il est vraiment passé, n’est-ce pas ? 
– Oui. C’est inévitable. Tu le vois bien.
– Je suppose. Oui, je le vois ou je sens, plutôt…
– … une différence.
– On ne peut pas exactement dire que rien n’a changé, non plus.
– Tout cela tient à bien peu de choses, pourtant.
 – À presque rien, en fait. À moi seulement et à l’immobilité du temps qui passe. On n’est même pas sûr que ça tienne vraiment la route.
– Et pourtant, parce que c’est là et que le temps a passé… tu ne vas pas me chamailler pour le « a », hein ? À cause de cet endroit et de ce temps qui ne le change pas, pas vraiment, et nous qui passons aussi, c’est comme ce que nous voyions changeait, lui.
– Et qu’il fallait le redécouvrir, comme neuf. Il nous paraît un peu étranger. Précisément parce que, d’un coup, il est passé ?
– Alors le temps est peut-être bien passé, finalement…
– Je ne crois pas, finalement. Il passe encore. Sinon, on ne verrait pas ici comme un bout de passé. Tout serait immobile. Nous, aussi, serions immobiles.
Pause.
– Préférerais-tu  ?

– Que le temps soit passé ?
– Tu peux toujours le décréter.
– Oui, on peut toujours le décréter, pour soi. C’est une liberté qui ne nous est pas retranchée, paraît-il. Je ne sais plus trop ce qu’elle vaut. Non, je ne voudrais pas.
– Alors quoi ?
– Alors rien. Je rêve. Que le temps passe, mais en changeant tout, par lui seul, sans avoir même besoin de mon regard inquiet et je n’aurais plus qu’à m’y ébattre, à y prendre part dans l’insouciance. Mais ce n’est pas possible, comme ça, c’est stupide. Idiot.
– Autrement, peut-être ? 
– Allons ! Il est temps. 

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Une réflexion sur “ Il serait temps ”

Agnès

Bravo, bravo… C’est un texte superbe, drôle et poétique.

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