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Isabelle Pariente-Butterlin, aux bords des mondes

4 décembre 2015 - Critique

Texte repris dans le cadre de la dissémination « État d’urgence » organisée par la webassociation des auteurs, sur l’impulsion de Robin Hunzinger. 

L’urgence est à la sagesse. Mais pas à celle des enfants qui restent sagement dans leurs chambres une fois rentrés de l’école.
Un immense merci donc à Isabelle Pariente-Butterlin pour m’avoir donné l’un des ses Exercices philosophiques à relayer ici, et pour tous les autres offerts à notre lecture.
Le texte choisi, qui réfléchit à l’injonction « Tu ne tueras point », est d’une brûlante actualité, avec le mérite supplémentaire à mes yeux de n’y avoir pas obéi, puisqu’il a été publié le 5 novembre.

Présentation

Site de l’auteur : aux bords des mondes
Le site d’Isabelle Pariente-Butterlin, constamment alimenté, est foisonnant, et nous embarque bien au-delà de la philosophie puisque nombre de ses textes relèvent surtout de la littérature, voire de la poésie. Mais c’est bien à la philosophie que je m’arrête aujourd’hui (la poésie viendra plus tard). Aux bords des mondes est un lieu de pratique de la philosophie, qui ne peut donc être, par définition, qu’éthique (ἦθος : manière d’être, coutume ; et aussi séjour habituel, demeure). Aussi, même quand elle aborde les autres domaines de la philosophie, de manière parfois fort abstraite et théorique, reste sensible, me semble-t-il, cette nécessité intime de la pensée. Rigoureuse et cependant personnelle :  sa pratique philosophique, plus soucieuse d’interroger et de comprendre que de prouver, se donne ainsi toute latitude pour accueillir généreusement l’autre, lecteur fidèle ou de passage.

 Exercice philosophique (5)

« Tu ne tueras point »

La pensée rencontre parfois des évidences à propos desquelles elle a un moment de sidération, comme cette exigence de la loi mosaïque, première et constitutive de notre humanité, « Tu ne tueras point ». Les guillemets sont d’ailleurs là pour nous rappeler que cette parole n’est pas nôtre, qu’elle est une exigence qui nous est imposée par Dieu.
Il est toujours difficile de s’avancer dans les terres de ce que nous croyons bien connaître, et qui est, par définition, ce que nous connaissons mal : Hegel soulignait que le bien connu est le mal connu et sans doute nous nous heurtons ici à ce type de difficulté ici, qui nous demande de mettre en cause ce que nous croyons savoir, et ce que nous croyons bien connaître, pour examiner les difficultés que cela pose quand nous tentons de le penser.
Alors quand nous rencontrons une exigence aussi fondamentale que « Tu ne tueras point », nous nous heurtons frontalement, tout à la fois à son évidence, et à la difficulté de le penser comme il nous est demandé de l’entendre : dans une vision universaliste, qui demande que nous respections tout être vivant parce qu’il est vivant.
C’est là toute la difficulté : cette exigence morale universaliste est aussi évidente qu’elle pose problème lorsque nous voulons la mettre en œuvre dans le réel. Si ous ne parvenons pas à la poser, nous devrons renoncer à une position universaliste de la morale.

Or cette exigence, « Tu ne tueras point », est d’abord essentielle pour constituer la communauté des hommes et pour assurer à chacun la possibilité de vivre avec les autres.
Elle est la loi qui met un terme à la prétendue loi du plus fort, dont Rousseau a montré qu’elle n’existait pas et qu’elle constituait une expression oxymorique. Car la prétendue loi du plus fort n’établit aucune légitimité : le plus fort n’est le maître que tant qu’il est le plus fort, et cesse d’être le maître dès qu’il cesse d’être le plus fort. Il n’est donc pas le maître et n’a aucune légitimité. La corrosion salutaire que Rousseau fait subir, dans le chapitre 4 du livre I du Contrat social, à cette expression montre qu’il faut la remplacer par une loi fondamentale qui est « Tu ne tueras point ». Nous n’avons que le choix entre le désordre de la prétendue loi du plus fort, et l’ordre de l’interdiction de tuer et de l’obligation qui nous est faite de respecter l’autre.
De ce point de vue, on comprend d’abord la dimension fondamentale de cette loi qui est la condition de possibilité de la communauté. En sorte que l’État a d’ailleurs pour mission, selon Max Weber dans une formule dont la célébrité se comprend, de confisquer l’emploi de la violence. « L’État est la sphère de la violence légitime », que Kelsen reprendra à son compte pour affirmer que « le droit est la sphère de la violence légitime ». On peut bien sûr contester qu’il y ait une violence légitime, mais, si elle s’exerce, elle ne peut être exercée que par l’État et le droit. Toute violence individuelle est illégitime. S’il peut y avoir une violence légitime, elle doit être réservée à un tiers et ne pas être employée par les individus entre eux. C’est ce qui permet le passage de la vengeance personnelle à la justice assumée par un tiers, et qui seule peut mettre fin à l’usage de la violence.

En sorte que cette loi, « Tu ne tueras point », est d’abord la condition de possibilité du politique et de la communauté. Elle signifie que l’individu doit renoncer à faire usage de la violence, et qu’il doit la déléguer. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la violence symbolique avec laquelle nous mettons les autres symboliquement à mort dans les échanges verbaux est tout aussi condamnable. La communauté politique est pour Hobbes, dans le Léviathan la condition de l’émergence de la question morale. Nous ne pouvons pas poser la question morale avant de vivre dans une communauté sûre car la morale, si elle nous interdit de faire usage de la violence, ne peut pas être respectée dans une situation d’insécurité comme l’état de nature tel que Hobbes se le représente.

Il faut donc comprendre pour quelle raison morale il est interdit de tuer l’autre et pour cela nous avons deux voies, soit comprendre pour quelle raison Dieu a interdit cette action à sa créature (nous prenons en compte ici les guillemets), soit prendre en compte et déployer la portée universaliste de cet impératif.
Le Créateur ne peut pas admettre que la création soit modifiée par la créature elle-même. La créature doit persévérer dans son être, et s’appliquer à conserver l’existence que Dieu lui a donné. Nous rencontrons ici la notion de conatus comme effort pour persévérer dans son être, ou d’amour de soi chez Rousseau qui fait que, à l’état de nature, l’individu fait tout ce qui est en son pouvoir pour persévérer dans son être. Il y a une tension du vivant à continuer à être qui fait partie de la vie elle-même.
En outre, si nous prenons en compte la dimension universelle de cet impératif, « Tu ne tueras point », nous comprenons que l’exception est bien ce qui fait problème de deux manières. D’abord, de la manière dont Kant la met en œuvre dans sa pensée morale : si nous envisageons de tuer l’autre, alors le raisonnement kantien nous demande de concevoir, par ce que je désignerais comme une expérience de pensée, un monde dans lequel notre maxime est devenue une loi de nature. Si donc nous envisageons de tuer et que nous nous interrogeons sur la valeur morale de ce que nous faisons, nous devons nous demander ce qu’il advient de notre maxime si nous l’universalisons en loi universelle de la nature. Représentons une telle nature dont la loi est que nous tuons l’autre : cette nature se détruit d’elle-même. La puissance morale et non pas seulement sociale ou politique de cet impératif paraît donc bien établie.

Mais nous évoquions le problème posé par les possibles exceptions à ce principe et en effet, un argument qui paraît puissant est que, dans certaines situations, nous aurions tendance, même si nous sommes convaincus de la valeur de ce principe et de ce qui vient d’être dit, à envisager des exceptions. En effet, il traîne, pour ainsi dire, dans les discussions et le sens commun, l’affirmation que certes il ne faut pas tuer, mais que, dans certaines circonstances exceptionnelles, nous ne pouvons pas écarter complètement l’hypothèse que nous pourrions être amenés à tuer.
Au fond, nous avons là une conception de type particulariste qu’il est important d’élucider. Car si, sur l’impératif universaliste le plus radical et le plus fondamental, nous sommes enclins à affirmer des exceptions, cela a pour conséquence que nous devrions renoncer à toute position morale de type universaliste. Il y a donc ici un enjeu philosophique et non pas seulement éthique très fort à déployer car si nous ne parvenons pas à affirmer ce principe, nous devrons renoncer à toute posture morale de type universaliste.
On peut bien sûr se représenter des exceptions, dans toutes les circonstances dans lesquelles, pour sauver une personne, nous devons en tuer une autre, ou dans lesquelles, pour nous sauver, nous devons tuer l’autre. Ces situations ne manquent malheureusement pas dans l’histoire de nos sociétés, et en particulier dans les guerres. Mais ce n’est pas là à proprement parler une considération morale puisque le droit nous innocente lorsque nous sommes en état de légitime défense. Dans ce cas, nous avons le droit de tuer pour sauver notre vie au moins d’un point de vue juridique qui permet que, par moment, le « Tu ne tueras point » soit levé.
Pouvons-nous nous donner le droit de tuer d’un point de vue éthique ? On pourrait bien sûr penser que, d’un point de vue utilitariste, nous avons le droit de tuer un individu pour en sauver d’autres. La réponse utilitariste est sans difficulté : si nous tuons un autre pour sauver des autres, nous avons l’autorisation morale de tuer et l’utilitarisme pose donc une exception à ce principe sans difficulté.
Je ne suivrais pas cette interprétation : qu’il soit envisageable de ne pas pouvoir éviter de tuer dans certaines situations ne me paraît cependant pas en faire une action que nous ne regretterions pas si nous étions amenés à le faire. Je ne donnerais pas de cette infraction une légitimation éthique. Nous pouvons en effet être amenés à tuer parce que le monde est imparfait, que la violence y règne et qu’il est impossible de l’éviter si nous voulons défendre ceux qui nous sont chers. Mais ne pouvons-nous pas assumer alors que nous enfreignons, dans des circonstances terribles, une loi fondamentale ?

L’assumer a une conséquence qui me paraît essentielle : la violence est ainsi faite que, si nous y répondons par la violence, alors nous devenons comme celui qui nous a attaqué. Non seulement nous sommes confrontés à elle mais, puisque nous l’adoptons comme réponse possible, alors elle nous entache et nous fait devenir, nous aussi, violents. S’en tenir à ce principe, quitte à l’enfreindre lorsque nous ne pouvons pas faire autrement, empêche que nous devenions comme ceux qui nous agressent. Je crois qu’il faut continuer à penser qu’on ne tuera pas, même si on est amené à le faire, pour refuser de devenir violents dans un monde qui l’est. C’est toujours une mauvaise chose de faire usage de la violence et nous n’en aurons jamais de justification morale. Ce sera toujours un acte que nous regretterons même si les circonstances étaient ainsi faites que nous ne pouvions pas y échapper.
Je préfère rester universaliste plutôt que de tenter de trouver des justifications à la violence du monde. Elle n’aura jamais de justification éthique et seule l’imperfection du monde pourra nous mettre en situation d’en faire usage et de contribuer ainsi à son imperfection.

Isabelle Pariente-Butterlin, aux bords des mondes, CC BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 novembre 2015

Choix

Une dissémination un peu particulière. Quitte à être un peu simple, simpliste si l’on veut, l’état d’urgence ne me paraît pas de la littérature. L’indignation, comme l’émotion, sont faciles, nécessaires sans doute. Insuffisantes aussi, certainement. L’urgence ne me semble pas là, pas plus que dans la « guerre » dont on nous abreuve, avec quelle part de littérature, pour la peine, quelle mauvaise part ! Car l’effet de ce mot, « Guerre ! » n’est pas innocent, loin de là, et est recherché pour lui-même plus que l’efficacité véritable de la susdite – comment autrement pourrait-on si longtemps occulter tant du réel, notre réel quotidien et immédiat, dans nos lycées ou nos prisons, tellement plus proches que la Syrie ?

On défend ses valeurs avant tout par les armes de la pensée. Est-ce trop évident ?

L’urgence est à penser juste. À s’efforcer de penser honnêtement. Ce n’est pas mince affaire, sous le coup de l’émotion. Sous le coup. Mais que méritent-elles leur nom, nos valeurs, si la moindre atteinte (atteinte au corps national, atteinte à nos libertés tout aussi bien) les fait vaciller ? Ou encore : où placer les fondations pour que l’édifice ne s’écroule pas au moindre coup, tienne le siège ? comment les défendre ?

La philosophie, « l’exercice » de la philosophie, me paraissent urgents, précisément parce que leur propos est de ne pas céder à l’urgence. Ils s’efforcent de s’abstraire du contexte immédiat, non pas pour ignorer le réel, mais au contraire, me semble-t-il, pour essayer de n’en rien oublier, de ne rien laisser de côté. Ils cherchent à fonder nos valeurs, non pas pour les soustraire au monde : pour qu’elles résistent à son épreuve.

Est-ce illusoire ? Oui, bien sûr. Force est de l’admettre puisque la première exigence est d’honnêteté. Elles vacilleront, et le réel les (re)modèlera pour partie. Mais en quoi l’absence de vérité absolue nous dédouanerait-elle de tout choix ? N’impose-t-elle pas au contraire à chacun de faire ses choix ? Et de s’en montrer responsable, qu’il s’agisse de les rectifier ou de les soigner.

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