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Jean Genet

4 août 2009 - Hapax et archives
Jean Genet

Genêt, c’est jaune d’or pour une petite fille qui caracole pendant les grandes vacances parmi des collines assez vastes pour croire qu’on peut réellement s’y perdre, même si la maison est toujours à portée de voix, et prendre les enchevêtrements de ronces pour une véritable jungle. Grandie, la gamine a bien réalisé que le terrain faisait à peine un hectare et la végétation qui s’y épanouissait chichement tenait plus du jardin miteux que de la nature aride, sauvage et violente comme ce jaune éclatant des fleurs de genêts aux frêles et farouches branches hérissés de piquants.

Oh, bien sûr, je n’y aurais sans doute pas fait attention, si lui-même n’en parlait pas. D’ailleurs, j’ai oublié ce qu’il en disait, en fait. Mais ça a réveillé ce souvenir de jaune, accroché à deux syllabes, et sa saveur douce-amère. Je regrette quand même la disparition du circonflexe, qui coiffe parfaitement l’arbuste. Moins à l’écrivain, sans doute.

Eh puis voilà. J’allais reléguer tout ça au rang des histoires qu’on se raconte pour s’amuser – et à près tout, la littérature n’est que ça, et pas seulement elle, en plus. Genet s’enracine dans mon enfance comme la forêt vierge pourrait s’acclimater sur le sol ingrat de cette campagne : on aurait beau s’accrocher, peau de balle.

Seulement au détour de mon entrée en matière… me voilà prise au piège. Cette image de mon terrain pouilleux transfigurée par l’enfance, et si émouvante, puisqu’insaisissable, évidemment, repoussée dans un lointain passé mythique, propice à illusions et combien enjolivée – autrement dit tout bêtement vue par un autre regard, qui fut nôtre. Eh bien, dans tout ça, il y a comme un avant-goût de Genet. Juste un avant-goût : pas assez d’auto-flagellation, et tout ça, c’est bon pour les fillettes, ça manque de la virilité si chère au bagnard. Pas assez de conscience, de toute façon. Pourtant, transfiguration, comme l’expérience concrète et pour ainsi dire historique de chacun comme préfiguration de l’effort de transfiguration qui anime l’écrivain, Genet en tout

Bon, et voilà déjà que ça traîne. Le détour par Saint-Galmier (oui, le lieu du terrain, toujours) a flanqué en l’air la somptueuse architecture pleine d’étincelante logique que je destinais à ce billet. Ou par terre, plutôt, flanqué par terre, ça s’effondre, une architecture, ça ne se met pas à flotter. On retombe quand même sur ses pieds. Ah. Bon, bah l’effondrement nous aura éjectés en l’air.

Chez Genet, comme chez bien d’autres, c’est cette espèce de force du verbe qui me séduit. Qui m’emporte, en dépit des mille reproches qu’on pourrait lui adresser. Mais ça, pour que je me fende d’un billet, c’est un passage obligé.

Mais ce qui m’enchante bien plus profondément (c’est ici, qu’on est sur pied, avant, c’était le rétablissement), c’est ce qui soutient ce souffle, le choix conscient et distinct, exprimé aussi qui le suscite : « ma vie doit être légende c’est-à-dire lisible ». Je me dispense du cours d’étymologie. Perdez-vous plutôt dans cette oscillation entre « lisible » et « légende », avec la vie en ligne de mire. Pas de recherche de la vérité, réalité, et autres foutaises. Légende, juste. Travaillons-y…

Genet, Journal du voleur(éd. Folio, 2005)De l’art de la transfiguration

La culture des plaies, par les mendiants, c’est aussi le moyen pour eux d’avoir un peu d’argent – de quoi vivre – mais s’ils y furent amenés par une veulerie dans la misère, l’orgueil qu’il y faut pour se soutenir hors du mépris est une vertu virile : comme un roc un fleuve, l’orgueil perce et divise le mépris, le crève. Entrant davantage dans l’abjection, l’orgueil sera plus fort (si ce mendiant c’est moi-même) quand j’aurai la science – force ou faiblesse – de profiter d’un tel destin. Il faut, à mesure que cette lèpre me gagne, que je la gagne et que je gagne. Deviendrai-je donc de plus en plus ignoble, de plus en plus un objet de dégoût, jusqu’au point final qui est je ne sais quoi encore mais qui doit être commandé par une recherche esthétique autant que morale. La lèpre, à quoi je compare notre état, provoquerait, dit-on, une irritation des tissus, le malade se gratte : il bande. Dans un érotisme solitaire la lèpre se console et chante son mal. La misère nous érigeait. À travers l’Espagne nous promenions une magnificence secrète, voilée, sans arrogance. Nos gestes étaient de plus en plus humbles, de plus en plus éteints à mesure que plus intense la braise d’humilité qui nous faisait vivre. Ainsi mon talent se développait de donner un sens sublime à une apparence aussi pauvre. (Je ne parle pas encore de talent littéraire.) Ce m’aura été une très utile discipline, et qui me permet de tendrement sourire encore aux plus humbles parmi les détritus, qu’ils soient humains ou matériels, et jusqu’aux vomissures, jusqu’à la salive que je laisse baver sur le visage de ma mère, jusqu’à vos excréments. Je conserverai en moi-même l’idée de moi-même mendiant.

Je me voulus semblable à cette femme qui, à l’abri des gens, chez elle conserva sa fille, une sorte de monstre hideux, difforme, grognant et marchant à quatre pattes, stupide et blanc. En accouchant, son désespoir fut tel sans doute qu’il devint l’essence même de sa vie. Elle décida d’aimer ce monstre, d’aimer la laideur sortie de son ventre où elle s’était élaborée, et de l’ériger dévotieusement. C’est en elle-même qu’elle ordonna un reposoir où elle conservait l’idée de monstre. Avec des soins dévots, des mains douces malgré le cal des besognes quotidiennes, avec l’acharnement volontaire des désespérés elle s’opposa au monde, au monde elle opposa le monstre qui prit les proportions du monde et sa puissance. C’est à partir de lui que s’ordonnèrent de nouveaux principes, sans cesse combattus par les forces du monde qui venaient se heurter à elle mais s’arrêtaient aux murs de sa demeure où sa fille était enfermée.

(J. Genet, Journal du voleur, éd. Folio, 2005, p.30-31)

Légende

Puis-je dire que c’était le passé – ou que c’était le futur ? Tout est déjà pris, jusqu’à ma mort, dans une banquise de étant : mon tremblement quand un malabar me demande d’être mon épouse (je découvre que son désir c’est mon tremblement) un soir de Carnaval ; au crépuscule, d’une colline de sable la vue des guerriers arabes faisant leur reddition aux généraux français ; le dos de ma main posée sur la braguette d’un soldat mais surtout sur elle le regard narquois du soldat ; la mer soudaine entre deux maisons m’apparaît à Biarritz ; du pénitencier je m’évade à pas minuscules, effrayé non d’être repris mais de devenir la proie de la liberté ; sur sa queue énorme que je chevauche un blond légionnaire me porte vingt mètres sur les remparts ; non le beau joueur de football, ni son pied, ni sa chaussure mais le ballon, puis cessant d’être ce ballon me voici devenu le « coup d’envoi », et je cesse de l’être pour devenir l’idée qui va du pied au ballon ; en cellule des voleurs inconnus m’appelle Jean ; quand pieds nus dans des sandales je traverse les champs de neige, la nuit, à la frontière autrichienne je ne flancherai pas, mais alors, me dis-je, il faut que cet instant douloureux concoure à la beauté de ma vie, cet instant et tous les autres je refuse qu’ils soient des déchets, utilisant leur souffrance je me projette au ciel de l’esprit. Des nègres me donnent à manger sur les quais de Bordeaux ; un poète illustre porte à son front mes mains ; un soldat allemand est tué dans la neige, en Russie, et son frère me l’écrit ; une jeune Toulousain m’aide à piller les chambres des officiers et des sous-officiers de mon régiment à Brest : il meurt en prison ; je parle de quelqu’un – et dans cela le temps de respirer des roses, en prison d’entendre un soir chanter le convoi pour le bagne, m’éprendre d’un acrobate ganté de blanc – mort depuis toujours, c’est-à-dire fixé, car je refuse de vivre pour une autre fin que celle même que je trouvais contenir le premier malheur : que ma vie doit être légende c’est-à-dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien, qu’un prétexte.

(J. Genet, Journal du voleur, éd. Folio, 2005, p.132-133)

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