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Joachim Séné, Fragments, chutes et conséquences : Nuits

26 mars 2016 - Critique, WebAssoAuteurs
Joachim Séné, Fragments, chutes et conséquences : Nuits

Texte repris dans le cadre de la dissémination mensuelle organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Sites de l’auteur : Fragments, chutes et conséquences, mais aussi Couleurs-Formes (peintures et textes) et L’aiR Nu (Littérature Radio Numérique)

À côté de sites plus spécifiquement dédiés à des projets multimédia, « Fragments, chutes et conséquences » réunit l’essentiel de la création de Joachim Séné, hors publications. Il y tient notamment Journal fragmenté depuis 2010, et l’on y trouve aussi une multitude d’autres textes, dont les « Nouvelles et recueils »,  ensembles assez longs et structurés, ou les « Fragments », plus épars, qui explorent pleinement la rapidité de l’écriture web, et parmi lesquels figure la série Nuits… qui ne sont lisibles que de nuit, le site étant réglé pour n’afficher qu’un avertissement priant l’internaute de revenir après le coucher du soleil s’il y accède trop tôt dans la journée : « Désolé, la nuit n’est pas encore tombée ici et les Nuits sont désormais illisibles de jour…
Revenez dans quelques heures. »

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Nuit, 48

mise en ligne : mardi 7 juillet 2015

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Une nuit qui n’existe pas encore, dont on sait la venue, pas la prochaine nuit, non, une nuit future, hypothétique seulement, un espoir de nuit, un désir de nuit aussi bien qu’une peur de nuit, un mouvement vers et contre cette nuit, mais un mouvement par anticipation, né de cette nuit qui contient tout ce que l’avenir réserve, de destructeur et de créateur, d’inconscient, de folie, une nuit qui tend vers elle les regards et les silences, les sourires et les fantasmes, les questions et les questions, une nuit que l’on voudrait pouvoir tirer à soi plus vite pour enfin savoir si le rêve peut s’accommoder de la réalité et, une fois arrivée, puis passée, et une fois les regards éclairés, les silences différents, les corps contentés, les sourires qui savent, voici qu’un mouvement nouveau, tourné à la fois derrière pour se souvenir, et devant pour rêver encore, naît.

Joachim Séné, Nuits, « Nuit, 48 »,
ISSN : 2428-6052, CC BY-NC-SA.

Lecture

« Celui qui, entré dans la première nuit, intrépidement cherche à aller vers son intimité la plus profonde, vers l’essentiel, à un certain moment, entend l’autre nuit, s’entend lui-même, entend l’écho éternellement répercuté de sa propre démarche, démarche vers le silence, mais l’écho le lui renvoie comme l’immensité chuchotante, vers le vide, et le vide est maintenant une présence qui vient à sa rencontre »

Maurice Blanchot, L’Espace littéraire

Déclinée en 70 textes, les Nuits tirent leur unité du principe d’écriture adoptée au moins autant que du thème annoncé, très diversement abordé. L’auteur explique ainsi qu’il écrit en deux temps : « écriture de nuit, au bord du sommeil, ce moment particulier, sans relire ; sommeil puis relecture, corrections et publication le lendemain (et puis ce ne fut pas forcément le lendemain) »1. Il poursuit : « Rythme possible uniquement avec cette liberté qu’offre la publication en ligne sur son propre site, car publier arrête la réécriture, pousse l’écriture ». L’écriture puis le web sont les deux moyens choisis pour essayer de saisir la réalité particulière de la nuit, la première en permettant d’en garder trace, le second en imposant un « rythme » spécifique, qui raccourcit le temps de la réécriture et diminue les occasions de remords, la rapidité de la publication garantissant de saisir la nuit sur le vif – tant que faire se peut.

Or les nuits de Joachim Séné sont diverses et fuyantes, à mi-chemin entre le « désir et la « peur », le « rêve » et la « réalité », tour à tour « desctruct[rice] » ou « créat[rice] », fluctuation infinie, qui brassent les contraires, ne connaissent d’équilibre qu’instable, toujours tout près de basculer. Tantôt il y règne tantôt une solitude complète et à peu près douce, que l’on soit au volant d’une voiture (nuit 17), visité par une pensée secrète (nuit 6) ou douloureuse, ‘insomnie (nuit 10) ou isolement propre à la promiscuité urbaine (nuit 38). Tantôt elle s’offre à l’amitié (nuit 22), à la rencontre de hasard (nuit 49), mais aussi aux attaques et disputes (nuit 36 et nuit 51). Ici comme dans C’était, l’auteur égrène des anecdotes, enregistre soigneusement les détails d’un décor, d’une scène souvent assez banale (« cette vision banale mais nécessaire », nuit 9), brossés avec une simplicité frôlant parfois une écriture blanche, mais où le lecteur reconnaît d’emblée son propre quotidien dans ce qu’il a de plus évident, parfois de plus plat, et peut-être, du coup, de plus occulté. Dans certains cas, le texte ne va pas beaucoup plus loin, demeurant une vignette presque insignifiante qui tire cependant sa valeur de la série, comme si la matière patiemment amassée montait peu à peu en charge. Cela contribue à faire de Joachim Séné l’un des auteurs qui restituent le mieux « l’air du temps », « l’esprit » ou « le sentiment de l’époque », cette espèce de bouillon dans lequel nous baignons tant que nous ne le percevons plus tout en l’éprouvant continuellement.

Mais cela ne suffirait sans doute pas, et laisserait « l’époque » dans cette zone aveugle qui nous échappe, peu visible, peu lisible, si ces anecdotes concrètes n’étaient pas baignées d’une émotion particulière, comme dans la nuit 14, qui décrit un mendiant, lequel ne sera jamais nommé comme tel. Le premier élément servant à l’identifier est son regard baissé, puis sa main tendue pour qu’y soit déposée une pièce. Par ce procédé, le lecteur doit donc adopter la posture réelle de qui croise un individu sans le reconnaître immédiatement pour ce qu’il est. Dès la mention du regard baissé , nous est expliqué quel mouvement du corps rendrait la rencontre possible, se baisser, avant de corriger pour évoquer la « dimension minimale » qu’il faudrait pouvoir emprunter : « il faudrait se baisser plus bas et pas seulement s’accroupir à hauteur mais devenir quelque dimension minimale ». De l’élément physique, l’accroupissement, on passe à son abstraction, la taille, qui ouvre à la métaphore qui innervera dès lors tout le texte : le mendiant est cette « dimension minimale », ce moins que rien dépossédé, vide et absence, face à nous, passants dont la vie « dégouline », « ne tient pas dans notre paume ». Après avoir filé la métaphore, le texte se clôt sur une conclusion presque enfantine par sa simplicité et la tournure orale adoptée, et donc cruellement narquoise : « alors on détourne le regard, c’est pour ça, c’est pour pas tuer des gens tous les jours comme ça. » Le texte fait 21 lignes, il excède à peine la durée de la rencontre dont il adopte le rythme : voir, observer, reconnaître, comparer, hésiter, dépasser, justifier. Solidement ancré dans le concret, il se permet le détour par l’image pour rendre compte d’un sentiment de différence culpabilisant sans s’abstraire du réel et pour en tirer une sorte de vérité générale, qui témoigne d’un comportement habituel. Et lorsque ailleurs l’anecdote s’absente, c’est du même degré d’attention à un réel minime que surgit le texte (la fièvre, nuit 26 ; la pluie, nuit 4 ; une phrase non retranscrite, nuit 2, nuit 32nuit 52 ; etc.) .

On le voit à la diversité des éléments relevés, la nuit semble souvent fort éloignée du sujet des textes, même si un certain nombre l’aborde plus franchement. Elle pourrait ne paraître qu’un décor. Toutefois, par le soin amoureux mis à la décrire, elle colore en profondeur chacune des vignettes de la série, toile de fond dont elles tirent leur relief. Elle ouvre (à) un monde différent du jour : lumière contre obscurité, objectivité contre subjectivité, être social contre être intérieur : « tout le monde intérieur que nous avons repoussé de toutes nos forces jusqu’à la tombée de la nuit, tout cela revient et prend la place qui lui est due » (nuit  29) ou encore « C’est la nuit qu’on se rapproche le plus de nous-même. » (nuit 12). Bien plus qu’une simple délimitation, elle semble avoir le pouvoir d’annuler le jour : « Il rentrera chez lui à minuit passé, à pied, tournant de rue en rue en espérant la violence de la ville, […] et puis bien sûr ne rien croiser qu’un chien en laisse et son maître endormi fumant une clope qu’il ne sent pas, et rentrer doucement avec aux lèvres le vague sourire de celui qui, au fond et tout simplement, comme si toute cette soirée n’avait été que rien, est encore indemne. » (nuit 36) On retrouve ici du réel circonstancié, où les repères spatio-temporels sont capitaux. Car il n’est pas sûr que la même séquence – discussion entre amis (?) où « on abat » cet homme, le premier à prêter main forte, puis départ dans un désir de violence, marche dans la ville, homme aux chien et cigarette – déboucherait sur ce « vague sourire » si la scène avait lieu de jour. Parce qu’il y aurait plus de monde dans les rues, parce qu’il ne serait pas rentré à pied, parce qu’il ne serait pas rentré chez lui, qu’il aurait été happé par une autre activité (et alors, peut-être, cette conversation serait-elle revenue le visiter la nuit, comme cette horrible petite phrase de la nuit 52)… peu importe, toutes ces hypothèses et bien d’autres sont contenues dans la simple mention « à minuit passé ». La nuit correspond à monde étrange que l’on parcourt (« à pied », « de rue en rue », « rentrer doucement » dans ce seul extrait tronqué) où tout ce qui précède peut se métamorphoser.

Elle est donc proprement espace métaphorique : transportés au creux de la nuit, chaque chose, chaque être, chaque événement changent. « La colère aussi, la nuit, augmente, comme les peurs, comme les révélations » (nuit 40). « La fièvre, la nuit, il n’y a plus au monde que le corps de réel » (nuit 26) ; « et à ce moment, pour l’observateur considéré, la nuit tombe et le recouvre lui seul et tout tombe avec : espoirs, projets, joies du jour : tout est recouvert de l’évidence nocturne et fantasque, qui transforme le jour rigoureux en incertitude fantaisiste » (nuit 39) ; « Lire la nuit, seule la page est éclairée, […] le corps disparaît pour ne se concentrer que dans la page qui flotte dans l’obscurité, à peine les mains restent-elles tourner les pages mais c’est comme si elles appartenaient au livre, au texte » (nuit  29) ; ou encore, radical, « avant cela [le monde] n’est rien que de la nuit en attente de transformation » (nuit 1). Le rapprochement de ces deux nuits, l’une sous le signe du réel, l’autre sous celui de la fantasmagorie, montre la tension extrême, apparemment contradictoire, en jeu dans ces 70 nocturnes. Ce n’est pas que le réel y soit moins réel ou, à l’inverse, plus vrai ; c’est que la nuit établit avec lui un rapport à lui un rapport différant du tout au tout de la « rigueur » du jour, montre le réel sujet à toutes les transformations, imprévisible, état instable et d’autant plus inconfortable que l’annulera le retour du jour.

Aussi la nuit finit-elle par devenir un état plus qu’un moment ou un lieu – d’où certains textes à la frange, qui ne se déroulent peut-être pas de nuit mais dans un état nocturne, comme le suggère cette tournure, « nuit de ne plus comprendre » (nuit 60). Tout ce qui perturbe notre rapport au monde, nos habitudes, se révèle nuit potentielle, cette fois-ci elle-même métaphore où puise le texte. Or toutes les métamorphoses auxquelles elle ouvre ne sont pas confortables, bien au contraire. Dans la disparition de tout repère hors la nuit même, face à elle, l’inquiétude domine souvent, la mort rôde, « la dernière nuit » (nuit 28) : « c’est à ce dernier moment, quand les muscles se relâchent, les épaules s’enfoncent, quand tout notre corps s’alourdit, comme il s’alourdira, un jour, une dernière fois, ce dernier moment de chute nous réveille en sursaut, comme il ne nous réveillera pas, ce jour, cette dernière fois là, on ne sait pas quand, pas encore, alors, là, comme toujours, ne pas dormir devient une survie » (nuit 10). La mutabilité ouvre à l’inquiétude, empêche toute saisie définitive. Les Nuits sont des « fragments », une vision kaléidoscopique seule peut en rendre l’espace-temps mouvant.

Dès lors, si l’écriture sert comme outil pour l’explorer, ce n’est pas seulement de la retranscrire. Malléable, elle semble mieux que tout autre médium pouvoir en enregistrer l’apparition concrète tout en embrassant les subites métamorphoses à l’œuvre dans la nuit, comme dans la nuit 14 étudiée plus haut. La relation est si étroite que l’on ne sait pas laquelle naît de l’autre : certes, l’écriture fait apparaître la nuit, notamment dans les vignettes sous forme d’anecdotes, mais ailleurs, c’est la nuit qui fait surgir telle « parole inespérée » (nuit 6), d’elle que telle lettre tire toute sa raison d’être « il y a urgence à écrire à cette heure » (nuit 35) . Là encore, le lien n’offre rien de simple car la nuit n’accueille ces paroles que sous son règne d’éphémère : il ne restera rien de la parole inespérée, de « ces cris que nous oublions dans la rosée, et qu’elle conserve pour nous, sans que jamais nous ne puissions les retrouver, évaporés »  (nuit 6) et la perte de tout sens menace la lettre nocturne : « l’envoyer de jour n’aurait plus de sens, ne resterait de lisible que la folie, et pas tout le désir qui l’a poussée, cette lettre il faut qu’elle soit lue de nuit également » (nuit 35). Aussi le « mince espace de vérité » (nuit 35) qu’elle propose est-il incertain, il implique une rencontre problématique avec l’autre. Même dans l’espace d’une nuit partagé, l’incompréhension peut l’emporter dans un « sens qui à la fois est sensible, et échappe » (nuit 60).

En effet, la place que se fait l’écriture dans la nuit opaque est conquise de haute lutte : « écrire nous rendra présent dans cette ombre, grâce au support blanc qui repousse l’obscurité, écrire dessus c’est être en contact avec la seule lumière possible, par la seule chose au monde nous y reliant et qui soit à la fois esprit et corps : les mots ; quand tout notre être est perdu dans le noir, c’est ce qui peut faire tenir, écrire est cette urgence » (nuit 35). La nuit appelle l’écriture non par amitié pure, mais aussi en un geste de défense contre l’obscurité que l’on regarde en face : « parler de la nuit c’est parler de la galaxie, de l’espace, du vide cosmique et de cette particule sur laquelle nous allons mourir » (nuit 7). Le combat engagé se révèle paradoxal, entre résistance et abandon par l’écriture : « c’est l’heure d’étouffer, d’étouffer jusqu’au sommeil les mots sur une feuille, dans l’espoir d’avoir encore la folie de pouvoir les crier le matin en ouvrant tout, à la face de tous. » (nuit 30) ; « quand tout notre être est perdu dans le noir, c’est ce qui peut faire tenir, écrire est cette urgence, l’abandon dans l’adresse est complet » (nuit 35). À plus d’un égard, écrire de nuit, écrire la nuit, se révèle expérience de la limite, et exercice d’acceptation. La nuit 7 poursuit ainsi : « c’est parler du lointain, espace et temps, tenter de se trouver dans cette structure trop immense où le vide et l’énergie noire prédominent, c’est quitter la planète, le cœur et la politique pour essayer de toucher quelque chose de plus grand que certains appellent Dieu au lieu de l’appeler Humanité, et alors comment concevoir le vide et l’infini, les dizaines de milliers d’années de nuits qu’il faudrait pour aller visiter l’étoile la plus proche ? Et à quoi bon ? Ces distances sont comme celles qui mènent au souvenir, la géographie existe mais est inaccessible »2. La suivante renchérit : « Que ressentir d’humain qui pourrait correspondre à ça ? Rien, bien sûr, rien, et c’est bien tout le problème, tout le néant où l’écriture tombe parfois, sur un objet abstrait comme cela qui ne signifie rien, ou alors qui signifie quelque chose pour nous seul et que nous sommes incapable de traduire même intérieurement » (nuit 8).

L’aporie s’inscrit donc dès l’orée du projet, dans la première dizaine des nuits. Pourtant, elle n’annule aucunement le projet, elle le situe plutôt, place l’homme face à la nuit. Elle devient décor, circonstance non anodine de notre rapport au monde. Il ne s’agit pas de percer le mystère, pas même de l’habiter, mais d’y habiter, afin de montrer la nuit : espace où le réel qui a lieu ne s’efface pas au profit de l’imaginaire, mais se révèle inimaginable.


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  1. Nuits à la demande []
  2. C’est nous qui soulignons []
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