Menu

Julien Gracq

27 février 2010 - Hapax et archives
Julien Gracq

Le Rivage des Syrtes. Lecture à l’état brut – et derrière, écriture, toujours seconde, ensemble littérature, toujours reçue d’abord. Lecture du Rivage des Syrtes comme un coup de poing au ralenti dans le cerveau. Condensé de lecture, qui laisse stupéfait. Cette perle rare que j’oublie que je guette à chaque fois que j’ouvre un nouveau livre, un nouveau roman : l’inattendu. Les meilleurs romans : ceux qui ne ressemblent pas à des romans.

En somme, c’est un roman où il ne se passe rien. Ou plutôt – car un roman où il ne se passe rien, c’est très banal, et souvent la marque d’une certaine « vraie littérature » des plus ennuyeuses – il se passe rien. Ça se lirait, presque, comme un roman, avec une intrigue, un suspense, une énigme à lever, de manière tout à fait traditionnelle.

Sauf que la lecture en est toute différente.

Il y a bien une histoire, il y a bien un mystère, enfoui comme il se doit, mais le tour de force ne vient pas du coup de théâtre final : ce qui a généré l’histoire, l’action, c’est qu’il n’y avait rien. Non, le tour de force vient de ce que ce coup de théâtre n’en est pas un. Depuis le début, le lecteur savait que c’était une fiction, un jeu d’interprétations complexes, subtiles, enchevêtrées. De même que l’absence de mystère n’a pas empêché, a même permis que les personnages créent un mystère, certains qu’il y en avait un là où il n’y avait rien, de même la résolution du mystère ne vient pas le détruire ou l’achever. Il n’y avait rien à comprendre, mais l’effort fait pour cerner ce rien et l’identifier en a fait quelque chose que nulle explication ne peut venir annuler. Et le lecteur le sait de manière très concrète, parce qu’il vient de vivre trois cent pages au rythme de ce rien.

Le Rivage des Syrtes est ainsi un extraordinaire roman sur rien qui ne désigne jamais le vide, mais toujours quelque chose qui est, qu’il crée, et fait ainsi du néant non pas un abstrait angoissant, mais une jouissance continue de ce qui est, de ce qui agit. L’écriture, la lecture, y deviennent miraculeusement puissants.

Car l’écriture de Gracq agit, elle prend le lecteur, et non pas de manière aride (sa réputation de maniérisme a d’ailleurs longtemps ajourné ma lecture du Rivage des Syrtes). Non, elle emporte le lecteur sous un envoûtement continu mais exigeant, qui miserait à outrance sur le confortable pouvoir évocateur des mots s’il n’était pas minutieux jusqu’à l’implacable, précis jusqu’à l’absurde dans le souci de rendre la moindre impression frappante, de rendre aussi exacte que possible non pas ce qui est vu, perçu, senti, mais la vision, la perception, la sensation même. Cette abondance a deux effets : d’abord, cette dilution d’une toute petite chose, d’un « rien » sur des paragraphes entiers rend étrangement compte de l’évanescence même de ce petit rien qui nécessite qu’un tel filet, si vaste et si serré, soit déployé pour pouvoir espérer le retenir ; ensuite, avant même que le voile soit levé lors du coup de théâtre final, le lecteur perçoit qu’il y a interprétation à outrance, jeux de signes à l’infini.

Le coup de théâtre final a alors ceci de superbe qu’il ne vient pas nous dire que ces jeux de signaux sont plus que cela. Il vient confirmer cette impression latente, au contraire. Il justifie les déroutes de la lecture non pas en expliquant comment l’auteur a empêché son lecteur de regarder là où il fallait vraiment, mais en affirmant que tout ceci n’était bel et bien qu’un soigneux labyrinthe, monté de toutes pièces, dans lequel il n’y a pas de chemin, d’explication, de sens à trouver pour en éprouver le charme et la fascination, pour le vivre. Et si, de la sorte, Le Rivage des Syrtes est éminemment spéculaire, il n’est cependant pas clos sur la seule lecture-écriture, car ce monde qu’il met en scène, tout chargé d’un fantastique discret, où tout devient signe alors que rien n’est signifiant est bien le monde où nous vivons et où nous cherchons, souvent trouvons des sens qui rien d’autre que ceux que nous y avons imposés.

Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes(éd.José Corti)Une attente

J’attendais venir avec impatience ces jours de congé où la voiture, roulant vers Maremma, vidait l’Amirauté pour quelques heures, me laissant unique maître d’une terre secrète qui semblait pour moi seul laisser transparaître le reflet faible d’un trésor enseveli. Dans le silence de ses casemates vides, de ses couloirs ensevelis comme des galeries de mine dans l’épaisseur formidable de la pierre, la forteresse lavée des regards indifférents reprenaient les dimensions du songe. Mes pieds légers et assourdis erraient dans les couloirs à la manière des fantômes dont le pas, à la fois hésitant et guidé, réapprend un chemin ; je bougeais en elle comme une faible vie, et pourtant rayonnante soudain comme ces lumières prises dans un jeu de glaces dont le pouvoir coïncide tout à coup avec un mystérieux foyer. Mes pas me portaient vers l’embrasure où je m’étais attardé avec Marino lors de ma première visite. Les brumes mornes qui la fermaient alors faisaient souvent place à une grande tombée de soleil qui découpait au ras du sol, comme la bouche d’un four, un carré flamboyant de lumière dure. Du fond de la pénombre de ce réduit suspendu en plein ciel, dans cet encadrement nu de pierres cyclopéennes, je voyais osciller jusqu’à l’écœurement une seule nappe sombre et éblouissante d’un bleu diamanté, qui nouait et dénouait comme dans une grotte marine des maillons de soleil au long des pierres grises. Je m’asseyais sur la culasse du canon. Mon regard, glissant au long de l’énorme fût de bronze, épousait son jaillissement et sa nudité, prolongeait l’élan figé du métal, se braquait avec lui dans une fixité dure sur l’horizon de la mer. Je rivais mes yeux à cette mer vide, où chaque vague, en glissant sans bruit comme une langue, semblait s’obstiner à creuser encore l’absence de toute trace, dans le geste toujours inachevé de l’effacement pur. J’attendais, sans me le dire, un signal qui puiserait dans cette attente démesurée la confirmation d’un prodige. Je rêvais d’une voile naissant du vide de la mer. Je cherchais un nom à cette voile désirée. Peut-être l’avais-je trouvé.

Ces heures de silencieuse contemplation s’écoulaient comme des minutes. La mer s’assombrissait, l’horizon se fermait d’une légère brume. Je revenais au long du chemin de ronde comme d’un secret rendez-vous. Derrières la forteresse, les campagnes brûlées des Syrtes s’étendaient déjà toute grises. Je guettais, du haut des courtines, le filet de poussière que soulevait de loin, au long de la piste, la voiture qui revenait de Maremma. Elle zigzaguait longtemps entre les buissons maigres, minuscule et familière, et toute apprivoisée, et je sentais que Marini n’aimait pas le geste d’accueil que, du mur de la forteresse, comme un veilleur sur sa tour, je laissais tomber de trop haut sur ce paisible retour de voyage.

Quand je reviens par la pensée à ces journées si apparemment vides, c’est en vain que je chercher une trace, une piqûre visible de cet aiguillon qui me maintenait si singulièrement alerté. Il ne se passait rien. C’était une tension légère et fiévreuse, l’injonction d’une insensible et pourtant perpétuelle mise en garde, comme lorsqu’on se sent pris dans le champ d’une lunette d’approche – l’imperceptible démangeaison entre les épaules qu’on ressent parfois à travailler, assis à sa table, le dos à une porte ouverte sur les couloirs d’une maison vide. J’appelais ces dimanches vacants comme une dimension et une profondeur supplémentaire de l’ouïe, comme on cherche à lire l’avenir dans les boules du cristal le plus transparent. Ils me démasquaient un silence de veille d’armes et de poste d’écoute, une dure oreille de pierre tout entière collée comme une ventouse à la rumeur incertaine et décevante de la mer.

(p.35-37)

Vision… baroque

Presque à me toucher, m’apparut-il, tellement je m’y heurtai soudainement comme à une porte, le visage d’une jeune femme était tourné vers moi. Et je compris, au happement nu avec lequel ils s’emparaient des miens, dans un au-delà souverain du scandale, qu’il n’était plus question de me détourner de ces yeux.

Ce qui peut bondir de la vie des profondeurs de plus tapi et de plus nocturne était tourné vers moi dans ces prunelles. Ces yeux ne cillaient pas, ne brillaient pas, ne regardaient même pas, – plutôt qu’au regard leur humidité luisante et étale faisait penser à une valve de coquillage ouverte toute grande dans le noir, -simplement ils s’ouvraient là, flottant sur un étrange et blanc rocher lunaire aux rouleaux d’algues. Dans le désarroi des cheveux pareil à un champ versé, l’enfoncement de bloc calme s’ouvrait ainsi qu’à un ciel d’étoiles. La bouche aussi vivait comme sous les doigts d’un tremblement rétractile, nue un petit cratère bougeant de gelée marine. Il faisait brusquement très froid. Comme on raccorde dans la stupeur les anneaux d’un serpent emmêlé, s’organisait par saccades autour de cette tête de méduse une conformation bizarre. La tête était encochée au creux d’une épaule d’étoffe sombre. Deux bras lui faisaient une étole, un collier d’aise pantelante, qui fouillaient comme dans une auge pleine au creux de son corsage. L’ensemble décollait des profondeurs sous une pression énorme, montait fixement à son ciel de sérénité comme une lune pleine à travers les feuillages.

(p.88-89)

« Poète de l’événement »

Il y a quelque chose de trouble à dévisager un portrait la nuit, à la lueur d’une bougie. On dirait qu’une figure lisible, du fond du chaos, du fond de l’ombre qui l’a dissoute, se hâte d’affluer, de se recomposer au contact de cette petite vie falote qui sépare une seconde fois la lumière des ténèbres, comme si elle appelait désespérément, comme si elle tentait une suprême fois de se faire reconnaître. Quiconque a vu une vision pareille a vu, comme on dit, au moins une fois l’ombre se peupler – la nuit prendre figure. Celui qui m’appelait là était de mon sang et de ma race, et je sentais qu’au-delà de la honte, au-delà du déshonneur que les hommes distribuent pour le bon ordre avec on ne peut moins de garanties, comme des décorations en temps de guerre, cette façon à lui qu’il avait de sourire m’appelait plus profond à un secret paisible, un secret pour lequel la bonne conscience béate de la ville était sans verdict et sans attendus.

[…]

— D’un point de vue plus… contemplatif, si tu veux, et abstraction faite, bien entendu, du sens extrêmement blâmable qui s’attache à de tels actes pour notre sentiment de la vertu (Vanessa glissa de nouveau vers moi un clin d’œil énigmatique), on pourrait considérer une espèce d’homme aussi singulière sous un jour un peu différent. C’est prononcer vite, Aldo, que de parler, comme on le fait en pareil cas, de gens qui ont « la trahison dans le sang ».

La voix de Vanessa se fit soudain plus grave :

— … Il s’agit peut-être seulement de connaisseurs plus mûrs et plus sagaces de l’action, de gens qui aiment à faire au besoin périlleusement le tour des choses, d’esprits assez hardis pour avoir compris, plus vite que les autres, qu’au-delà de l’excitation imbécile et aveugle qui s’acharne dans la nuit sans issue de ses petites volontés, il y a place, si l’on n’a pas peur de se sentir très seul, pour une jouissance presque divine : passer aussi de l’autre côté, éprouver à la fois la pesée et la résistance. Ceux qu’Orsenna dans la naïveté de son cœur (pas toujours si naïve) appelle inconsidérément transfuges et traîtres, je les ai quelquefois nommés en moi les poètes de l’événement. J’aimerais que tu saisisses bien ces choses, Aldo, si tu veux que nous continuions à nous entendre, et que tu comprennes jusqu’où, mais pas plus loin, viennent en considération tes petites délicatesses.

(p.249-250)

Suivant
Précédent
Étiquettes : , ,

2 réflexions sur “ Julien Gracq ”

GBertrand

Bonjour,je me permets de vous indiquer une adresse où sont mises en scène 7 rencontres improbables ( « images » décalées mais respectueuses!) qu’aurait pu faire Julien Gracq.C’est ici:http://www.gerard-bertrand.net/index_rencontres_gracq.html(Ces « images » sont utilisables dans les conditions « Creative Commons » qui figurent sur mon site)

Répondre
Selenacht

@ GBertrand Merci pour ces images improbables, mais pas si hasardeuses finalement, et que de beau linge, en image comme en musique !

Répondre

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer