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De la viande crue coupée de ma propre chair

3 juillet 2013 - Critique, WebAssoAuteurs
De la viande crue coupée de ma propre chair

Texte repris dans le cadre conjoint du 130e anniversaire de Franz Kafka et du passage sous licence Creative Commons de la traduction de son Journal par Laurent Margantin : dissémination « spontanée ».

Présentation

Le Journal de Franz Kafka ~ retraduction par Laurent Margantin

« Je commence aujourd’hui (18 avril 2013) une nouvelle traduction du Journal de Kafka, traduit initialement par Pierre Klossowski et Marthe Robert. Comme pour mes autres traductions du même auteur, elles seront mises en ligne au fur et à mesure que j’avancerai, et étant donné qu’il s’agit d’un volume de 1 000 pages dans l’édition critique que j’utilise, j’en ai pour un petit bout de temps. »

#journalkafka, premier cahier, 58

Dicte au bureau une circulaire importante qui s’adresse à l’administration de la police du district. Arrivé à la conclusion, qui doit prendre un peu d’ampleur, je reste bloqué et sans pouvoir faire autre chose que de regarder la dactylo, mademoiselle Kaiser qui, comme à son habitude, devient particulièrement agitée, bouge sa chaise tousse, pianote sur la table, et ainsi attire l’attention de tout le bureau sur mon malheur. L’idée que je cherche acquiert désormais une valeur supplémentaire, celle de la calmer, et plus elle devient précieuse plus elle est difficile à trouver. Enfin j’ai le mot « stigmatiser » et la phrase qui va avec, mais je garde tout dans ma bouche avec une sensation de dégoût et de honte comme si c’était de la viande crue coupée de ma propre chair (cela m’a coûté autant d’effort). Je prononce enfin la phrase, mais je reste avec la grande terreur que tout en moi est prêt pour un travail poétique et qu’un tel travail serait pour moi une solution divine et une véritable manière de devenir vivant, alors qu’ici au bureau je dois à cause d’un document lamentable voler un morceau de sa chair à un corps capable d’un tel bonheur.

Source : http://journalkafka.wordpress.com/2013/06/08/journalkafka-premier-cahier-58/
Franz Kafka, traduit par Laurent Margantin
Traduction sous licence Creative Commons  (CC BY-NC-SA 3.0)

En lisant

J’aime bien Kafka. C’est une entrée en matière très plate, peut-être parce que je n’aime pas bien célébrer ce genre de commémoration, mais surtout parce qu’il est l’un de ces (rares : en général, j’essaie de la percer)  auteurs dont je ne me sois pas efforcée de comprendre la confusion que suscite leur lecture. Confusion, le terme n’est pas très flatteur. Or c’est cela, pourtant, son univers tout d’irrésolution et d’aperçus (l’esthétique du fragment ou de l’inachevé y contribue) me laisse les idées floues. Mais seuls sont peut-être en cause, après tout, ma paresse et son alibi, mon rêve de ne lire les germanophones qu’en langue originale (ce qui fait que je les lis honteusement peu, au final). Ou alors, perspective plus maligne (et pas nécessairement fausse pour autant), parce qu’un discours critique me semblerait chercher trop à contraindre cet univers kafkaïen, si familièrement inquiétant – si je puis prendre quelque liberté avec le Unheimlich, où j’entends définitivement la familiarité avant sa mise à mal, laquelle en semble d’autant plus irrémédiable.

Autant passer, et dire simplement que, ce matin, j’avais pensé piocher dans les textes sur l’éducation, à cause de leur déclinaison et de leurs répétitives variations, de l’ampleur progressive que prend le texte d’un jour sur l’autre, avant brusque rétrécissement (et j’espère que l’on ne se privera pas d’aller y voir de plus près). Mais la journée a passé, très vite et très longuement, une journée de travail au bureau, une journée chargée de boulot, avec les mails pressés pressés et le jargon du travail, plus un mauvais anglais de part et d’autre pour se faire comprendre par des Indiens, pas bien de bouffées d’air, très loin déjà, les textes où je m’étais promenée, avant le travail, en suivant le fil Twitter. La fatigue en sortant, le corps ou la tête éreintés-essorés, comme un centre de gravité (tiens, lui aussi, on le trouve dans le Journal) perdu, d’autant que la nuit n’avait pas été de profond sommeil. Le parallèle est trop facile pour qu’il soit besoin de le souligner, et chacun pourrait, je crois, s’y retrouver. Mais pas fréquemment lu, finalement, d’impressions si justes, concrètes et personnelles, sur le travail. Ce qui n’empêche pas l’image d’être frappante…

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