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La jointure voir-parler du poème

26 mars 2012 - À glaner, Jours
La jointure voir-parler du poème

Pivoines. Bien sûr que le mot n’est pas la chose : Saussure, etc… Cratyle, etc… Et il y a bien un travail autonome du signifiant en poésie, une sorte de propulsion du son, d’élan mal contrôlable mais bien là, dans la main qui écrit. Elle est dans un élan sonore/rythmique de langue. Soit. Mais elle est tout autant dans le rose chiffonné des pivoines. Sans la vue, sans la présence du bouquet sur la table, il n’y aurait pas cette espèce de « plein » du mot qui porte. Une jointure voir/parler nourrit le poème. On objectera que je peux dire sans bouquet devant, en plein hiver, « pivoines, pivoines »… Et que le résultat serait le même. Exact. C’est simplement que le mot aura rappelé, au premier plan de l’œil, ce que j’ai présentement sous les yeux.

Antoine Emaz, Cambouis

Le mot et la chose, bien sûr, encore, cette alchimie incompréhensible… Avec enthousiasme, j’ai chassé du mot les choses, les objets, ou plutôt la « réalité » (ne la sous-entend pas toujours « objective » ?) . Il faudrait déjà (pouvoir) s’entendre sur ce que c’est, la réalité. Le Nouveau roman, son ère du soupçon, m’ont transportée comme une révélation presque – convaincue et satisfaite. Il en reste trace, et je ne renierai pas cette façon de penser, si inconfortable soit-elle. Rapport cependant toujours incompréhensible, interrogation prolongée, qu’il m’importe au fond peu de clore.

Voilà pourtant que surgit, de la manière la plus simple, un autre angle de vue, une nouvelle prise. Voir, tout simplement. Le réel est peut-être voir, peut-être pas. Mais remontent aussitôt des paysages, des tableaux, et le souvenir plus ou moins vague de pensées, d’impressions, d’histoires, partiellement mises en mots. Pour moi, voir indubitablement enclenche, ou relance, les mots. (La musique seule les fait taire : repos proprement ineffable, mode de sentir où se ressourcer.)

Voir-parler, ça fait écho, pressant mais sans urgence. Je suis goulue de voir et, au détour de cette phrase d’Emaz, me voici à me demander si cette profusion du réel (que je distingue un peu trop subtilement de la réalité), à laquelle je puise l’envie de, l’envie tout court, avec effort, réticence même, les mauvais jours, si cette profusion dont je me nourris n’a pas étroite partie liée avec la langue. Que le réel excède les mots, on a bien compris ; mais que les mots, à leur tour, excèdent le réel selon leur façon… et sans nul besoin d’ouvrir un livre, roman ou poésie, à n’importe quel instant, dès que l’on voit, même si les mots alors ne sont que bribes… je n’y avais, je crois, jamais songé. Ce plein du mot, je le situe plutôt pour ma part du côté de ce qui déborde, visiblement : profusion, excès. Les mots récupèrent-ils ce que le réel ne peut circonscrire ? Non. Plutôt comme si le plein du mot et le plein du réel étaient un seul et même plein, ce plus qui nous échappe, ne se laisse pas fixer. Ce présent, peut-être, tout simplement. Et ne serait-ce pas le décalage, le jeu entre choses et mots, qui met tout cela en branle, fait surgir ce plus ?

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