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Langagement

14 septembre 2011 - Hapax et archives
Langagement

D’où naissent ces fringales de roman, qui me prennent, sinon souvent, du moins régulièrement ?

D’un simple besoin de changer de rythme. D’un besoin – j’insiste sur ce terme – de se désengager nettement du rythme quotidien de journées qui, pour n’être pas nécessairement harassantes, n’en minent que plus sûrement, par érosion. Vagues et récif : vagues des corps en mouvements « pendulaires » (régulière rondeur du pendule de la pendule, son battement comme un cœur au chaud chez soi, un sourire un peu amer me monte aux lèvres, devenue humaine la mécanique est automate vide, vidé), vagues des allées et venues en espaces limités et trajets répétitifs dans le boulot-bocal et son immédiat environnement, quand bien même ce dernier est objectivement au-dessus du lot, la ville où l’on (d’autres) vit et son canal au lieu de banlieues à perte de rail, flots de mots ou de silence, flots de salive et d’idées qui s’y noient sans bien chercher à se débattre, vagues de mots qu’on n’écoute même plus avant de les comprendre (et encore ai-je la chance de tout comprendre de travers, si bien que l’on m’enchante à bon compte d’absurde involontaire, inexistant même) puis roulis de silence chacun à son affaire, les fonds de culotte s’usent sur les sièges et l’on se côtoie en frottements qui râpent la peau les vêtements. Et la journée passe puis nous lâchent à marée basse aux rives de soi-même.

Rien de bien terrible, l’usure, la lassitude comme seconde peau, juste un peu trop imperméable, à force.

Alors le roman, comme on prendrait un bain, pour chasser les peaux mortes qui collent à la pensée et l’obstrue. Parce que le roman, aussi, a l’ampleur de la vague et le souffle du large. Le roman, dans ses meilleurs moments, dépayse, et rudement, bien autrement qu’en chatoyants paysages inconnus, vies aventureuses, personnalités hors du commun et temps révolus. Bien plus qu’en dépaysant, donc.

On s’engage dans un roman. On y entre, sachant certes qu’on en pourra ressortir si les hôtes sont de trop clairs idiots, mais on y entre quand même a priori pour y rester. Et j’y reste. Dans l’immense majorité des cas, qui reste majorité des cas même une fois retranchée la part de stakhanovisme imbécile que j’y mets, j’y reste. Alors même que la tapisserie n’est pas bien plus fraîche que celle qui m’entoure, l’air aussi confiné, la vie qui s’y joue aussi inepte.

Seulement voilà. Abandonnés mon rôle, mon costume, ma vie et ce que je suis, parfaitement désengagée pour m’engager ailleurs, me prendre à un autre rythme, un autre dire, un autre langage. Langagement, double mouvement de retrait et de saisie, de ressaisie, se ressaisir au moment où l’on s’échappe, noyés dans ce rythme tellement nôtre qui fait corps jour après jour, pour devenir cet autre rythme, bien plus étranger, croit-on, bien plus intime, au fond, se ressaisir ailleurs pour ici ressaisir ce qui n’en finit pas de s’échapper, de s’effacer sous l’usure des pas et du bruit et de la fatigue.

Il se résume à ça, mon temps troublant de la lecture, à l’immersion dans un autre rythme de la pensée détachée et reprise, à l’immersion dans un autre rythme du regard qui cherche à imaginer ce qu’on ne lui met pas exactement sous les yeux, à l’immersion dans un autre rythme du corps qui inventent si bien les circonstances et sensations mises en place qu’il croit les reconnaître. Tout est neuf, dans cette lecture, et relativement aisé, pour ces corps-là auxquels ne conviennent ni la poésie ni la philosophie – trop ardues, intense ou abstraite, pour faire (trop) vite.

Mais le roman est flot lui-même, accumulation par vagues de scènes, pauses, résumés, tout un rythme de récit, déjà, mais bien plus encore (on n’aurait sinon que la promenade, elle n’est savoureuse que partagée avec un auteur plein d’esprit, et ce que l’on nous sert…), flux de la langue, sa continuité nous accompagne, le langage nous porte d’une rive à l’autre, de la marée basse à marée haute, c’est son rythme, rythme de l’écriture, de l’écrivain, qui nous berce, et peu importe à partir de là le confort du matelas. Dans le bazar des romans que je lis, avec une curiosité pas toujours récompensée, dans leur diversité déroutante, où j’ai du mal à acoquiner un Balzac et un Froehlich, par exemple (par), sans bien être sûre que ce soit mérité, je ne sais pas si la perplexité s’efface, mais du moins cesse-t-elle d’être gênante sur ce point : l’embarquement dans un langage. Et c’est lui, sans doute, qui m’a toujours conduite à chercher l’écrivain plutôt que le personnage, ne boudant pas moins plaisir de « vibrer » au rythme de ce dernier, mais cherchant toujours par derrière les échos plus amples qui habitent l’écriture.

Et peut-être cela seulement pour maintenir le battement, de pages, de langues, entretenir l’allée et venue au monde, par langagement, entorse à la vérité, ou bien est-ce à la réalité ? (ce serait drôle qu’on me dise enfin ce qu’elles sont exactement, ces deux-là), qui changent et se métamorphosent selon le rythme qui les crée.

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