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L’assassin rêvé

28 juin 2015 - Critique
L’assassin rêvé

Exceptionnellement, pour ce sujet de dissémination, c’est moi qui prends la plume – sans manquer pourtant de l’emprunter aussi à d’autres, puisque l’enquête est émaillée de citations issues des textes précédemment disséminés et que je vous invite ainsi à revisiter, pour fêter les deux ans (révolus !) de la webasso.

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Pauvre cer­velle humaine, ô poi­trines aveugles !
En quelle téné­breuse vie, en quels périls
Se passe ce bout d’existence ! La nature
N’aboie, vou­lant son bien, que dans la pers­pec­tive
D’un corps exempt de maux, et d’un esprit qui jouisse
Du plai­sir de ses sens, sans crainte ni sou­cis.

Lucrèce, traduit par Lionel-Édouard Martin

Depuis des jours tombe sans interruption la même averse, le même orage. La nuit, les éclairs convulsent contre la vitre gauche de la chambre. Elle est vaste et soigneusement rangée, d’une propreté méticuleuse qui n’efface pourtant pas vraiment toute trace du passé. Ici ou là, une punaise oubliée retient encore un bout de papier, des taches sombres dans la trame du tapis aux teintes pâlies par un nettoyage vigoureux. Et puis le plus marqué, un pan de mur entier au badigeon blanc qui , lorsque l’on s’approche, laisse transparaître, entre l’armoire et la commode en dissimulant une large part,  une série d’inscriptions minutieuse. Aucun doute, il ne s’agit pas de la fan­tai­sie typo­gra­phique d’une déco d’origine […], mais d’une liste minu­tieuse, obses­sion­nelle, sys­té­ma­tique, pro­li­fé­rant par­tout.

« Très cher Paul,

Lorsque tu m’as dit que tu avais rêvé que j’écrivais un roman policier et ajouté que l’assassin habitait chez moi, j’ai d’abord souri, bien sûr. Je n’écris pas, je vis seule, avec mon chat. N’ai-je pas ri en te disant que tu te méprenais, l’auteur du roman et des meurtres devait plutôt être mon greffier ? L’idée m’en a tant amusée que je me suis mise à l’imaginer en assassin sournois et implacable, se faufilant dans l’ombre sans un bruit. Je guettais la nuit le moindre craquement indiscret qui aurait signalé dans le jardin mon rôdeur à la patte de velours. La nuit se peuplait pour moi de frôlements, de regards aussi acérés que le coup de griffe qui mettait fin à la chasse, d’odeurs de sang et d’une crainte délicieuse qui s’instillait peu à peu en moi. À la clarté du jour, le regard dédaigneux de Mistoufle et son éclat perçant même en coulisse me paraissaient terribles et ravissants. »

Chaque jour, tu viens lui rendre visite dans cette chambre. Tu arrives en début d’après-midi, une odeur d’arbres et de pluie l’accompagne, et part avec la nuit, avec l’orage. Tu es toujours calme et doux. Tu entres lentement dans la pièce et déposes un baiser léger sur le front de la femme qui regarde par la fenêtre, puis tu t’assois à côté d’elle et vous restez tous les deux immobiles des heures durant. Au bout d’un moment, tu te mets en général à parler, à voix mi-basse, par phrases amples, qui rapiècent le rêve, la mélo­die des nuits anciennes avec le tissu d’un impro­bable automne. Tu parles longtemps, jusqu’à ce que tes mots s’épuisent et que ton regard s’embue. 

« Tu sais combien je suis impressionnable, au fond. Peu à peu, je me suis lassée de rester aux aguets par plaisanterie, et, sur la piste de mon assassin de fantaisie, je me suis faufilée dehors à la brune, explorant le quartier sur ses traces, puis la ville entière. Épouse des ombres, j’ai frôlé des types louches, assisté à des gestes regrettables, à des actes inquiétants, j’ai surpris des secrets. Rien bien de grave, penses-tu. Mais quelque chose a vacillé. Mon territoire avait changé, il ne me semblait plus si sûr, mangé d’obscurité, et je me sentais désarmée. Je parle des armes inté­rieures. De toutes les défenses contre l’inconnu : les habi­tudes, les repré­sen­ta­tions, le savoir. »

La femme ne te répond jamais. Par­fois, quelque chose file, dans les pou­mons, l’espace, entre l’inspiration et l’expiration, […] contre ses lèvres, tu ne sais pas vraiment. Tu sens sa présence, mais elle demeure si impassible que tu pourrais la croire absolument absente. Tu ne comprends pas ce qu’elle a traversé. On t’a raconté comment on l’avait retrouvée. Elle errait dans le jardin, balbutiant des mots sans suite. Quand on l’avait approchée, elle s’était débattue en criant et désignant un coin sous les arbres où on s’était finalement laissé entraîner à sa suite. À un branche pendait un linge, on [aurait dit] un vieux drap ou les vête­ments usés d’un fan­tôme, tra­ver­sés par un vent bizarre et tout à fait spon­tané. Il s’agissait d’une djellaba que tu avais reconnue quand on te l’avait montrée. Tu la lui avais rapportée d’un de tes voyages, un de ces voyages qui te tenait justement éloigné pour une dizaine de jours lorsqu’on l’a retrouvée folle. Mais elle prenait ce vêtement, suspendu dans l’arbre, pour un pendu, un cadavre qu’elle croyait le sien, elle trépignait en hurlant « C’est moi, c’est moi ! » Tu ne comprends pas. Personne ne comprend vraiment, malgré le mur couvert d’écriture qu’on a trouvé dans sa chambre. On l’a repeint depuis, mais tu as vu une photo, prise de trop loin pour qu’on puisse lire. De loin, ça n’avait pas l’air tenace. Plutôt une lèpre de peau. De loin, ça fai­sait pen­ser à une mala­die, pas à une histoire. Pourtant, c’était une his­toire. La même sans doute que celle qui fait fugitivement apparaître dans ses yeux un éclair de terreur, de loin en loin (cela n’est arrivé que quatre ou cinq fois depuis que tu viens la voir). Une histoire incohérente, hantée par un être étrange, à peine réel, qu’elle nommait fantâme, lui a-t-on dit. On n’est rien arrivé à tirer d’elle à ce sujet. Elle est restée prostrée, grognant ou aboyant même si l’on essayait de s’adresser à elle, puis se calmant au bout de quelques jours, mais pour devenir strictement muette. Le fan­tâme n’existe pas, peut-être au détour d’un poème d’aucun en a fait naître la fume­rolle, mais on ne sait rien ni du terme, ni de ce qu’il signi­fie, per­sonne ne l’a jamais conçu. Pourtant, d’instinct, tu as immédiatement compris ce qu’il pouvait désigner, cette zone étrange où prennent corps les idées.

« Je ne saurais t’expliquer vraiment comment cela s’est produit. Je crois qu’il y a eu un tournant, absurde, comme tous ceux que nous ménage l’existence. Nous n’avons pas le contrôle sur le monde et il n’y a que des imbéciles pour croire encore que le chaos pourrait s’harmoniser. Je pense pourtant que tes mots et mes errances n’auraient pas suffi sans la découverte faite ce jour-là, des chiens morts. Depuis quelques jours, mes pas me ramenait sur une colline boisée, légèrement en retrait de la ville. Au début sans doute, il s’agissait encore de rechercher le frisson, les ténèbres vides, peut-être aussi de fuir les hommes et leurs couteaux. Mes pas m’avaient donc ramenée à ce sentier broussailleux où m’avait d’abord conduite Mistoufle. Le premier soir, elle m’avait d’ailleurs suivie, mais elle s’arrêtait désormais à l’orée du bois clairsemée où elle se cachait dans un buisson.  Peut-être ce qui me ramena plusieurs fois sur cette colline était-il justement cette odeur, doucereuse, qui y flottait lorsque l’on s’enfonçait sous les arbres. Je ne l’avais d’abord pas tout à fait perçue, mais elle devint de soir en soir plus nette, persistante, et à la fin presque écœurante. Le soir où je me suis décidé à trouver la source de cette puanteur, je suis tombée sur un grand sac poubelle rempli, qui dessinait une forme tarabiscotée dans la lumière du couchant et d’où s’échappaient des pattes arrières. En m’approchant, j’ai vu qu’il s’agissait de celle d’un chien, au milieu de plusieurs chiens que l’on devinait par l’ouverture béant du sac en plastique. Je n’ai pas avancé plus loin. Je me suis détournée, j’ai couru vers un arbre et j’ai vomi tout ce que j’avais sur le cœur. Sur le chemin du retour, Mistoufle m’a rejointe, boule douce subitement surgie contre mes mollets – elle n’était plus l’assassin parfait que j’avais imaginé, mais la guetteuse vigilante, inquiète que je finisse par oublier de remplir sa gamelle à force de m’enfoncer dans la nuit. C’est ainsi que tout a basculé, je crois.  L’odeur qui m’était ren­trée dans la gorge sans que je m’en rende compte […] avait fini par me rendre malade, avait fait tourner à l’aigre toutes les idées qui me sillonnaient la tête, et j’ai commencé à t’en vouloir. »

Aujourd’hui, quand tu es arrivé, tu as à peine pu quitter ton imperméable que l’infirmière s’est précipitée à ta rencontre en te tendant une lettre, non cachetée. En t’emboîtant le pas dans les escaliers, elle t’a raconté qu’elle avait trouvée par hasard dans un livre, elle lisait souvent pendant sa garde, elle avait choisi celui-ci comme ça, la lettre t’était adressée, il était normal que tu la lises, mais ne devriez-vous pas la remettre au médecin. Tu as eu de la peine à te débarrasser d’elle avant de franchir le seuil de la chambre, la lettre à la main, un peu moins calme, pour une fois. Tu as commencé à la lire, debout devant la porte. La femme n’a pas tourné la tête. Elle te rappelle souvent un petit animal tranquille, apeurée subitement lorsqu’en muette réponse à un de tes mots elle te jette brusquement un regard traqué qui en toi aussi réveille quelque crainte sans âge, peut d’un coup entre vous rame­ner l’effroi [ou] la confiance qui animent les bêtes. Tu te ressaisis, tu fais comme d’habitude, déposes un baiser sur son front puis tu t’installes et, alors seulement, tu reprends la lettre. La chatte de la mai­son se terre sous le lit au moindre bruit sus­pect, il en faut peu pour que mes mots se terrent sous la langue. Il te faut aujourd’hui un certain courage, pour rompre le silence, et la certitude de tes convictions. Tu entames à voix haute, pour vous deux, la lecture de ces mots qu’elle t’a écrits, quelques mois plus tôt. En même temps, tu te dis que l’on se réfu­gie sou­vent dans sa tête, où l’on se trouve sur son propre ter­rain. Elle t’a offert le moyen d’y faire un tour toi aussi, dans sa tête, alors peut-être que cela changera quelque chose, de suivre ensemble le chemin qu’ouvrent ses mots.

« Rien ne serait arrivé, si tu n’avais pas fait ce rêve. Il a déclenché toute une rafale de transformations auxquelles je n’ai pas pris garde, d’abord. Il n’aurait peut-être suffi à lui tout seul. D’ailleurs, je ne pense pas me justifier, même alors je ne pensais pas avoir raison, et j’en ai eu depuis la triste certitude. Il a fallu aussi mes drôles d’idées et ce spectacle macabre dans les bois. Seulement, tu as fini par symboliser cette angoisse au creux des reins qui ne me quitte plus. Ton rêve me hante comme un oracle, pire, une prophétie, cet ali­gne­ment de signes caba­lis­tiques dont on te dit que mis dans un cer­tain sens ça donne le sens de la vie et la taille de l’univers. Comprends-moi, je ne te voulais pas de mal. J’ai essayé même de t’avertir, quand tu m’as appelé la semaine dernière pour prendre de mes nouvelles. Ton inquiétude m’a touchée. Je ne plaisantais pas tout à fait, en te disant que je menais l’enquête, mais j’ignorais quel crime je devais démêler. J’avais beau essayer de suivre le moindre indice, je m’égarais plus qu’autre chose, saisissant tout au passage, m’emparant de tout, tes rêves et les miens, mes peurs et les tiennes aussi, et celles des autres, avec les peaux, les ins­tru­ments de musique, les musiques, les poèmes, les cieux, la mer, le port, les arbres, les plantes, les mots, les langues, les mots, les phrases débi­tées comme des filets de viande rouge ou comme des filets de viande blanche, les pois­sons, les mol­lusques, les voi­tures, avec eux, les moto­rini, les mots, tout ça tout ça, il fal­lait y aller, et on ne savait vrai­ment pas par quel côté com­men­cer, quel fil tirer en pre­mier, alors… C’est devenu inhabitable, chez moi, les feuillets rampent au sol et ça grouille partout du sol au plafond, tout le roman que j’ai écrit, pour fixer un peu les choses, en cherchant le coupable, de je ne sais même pas quoi, qui ne forme même pas une histoire, des bouts jetés dans tous les sens, dont on ne sait que faire. C’est devenu inhabitable et pire encore quand après ton appel j’ai voulu tout noter clairement, au propre, sur les murs, pour les avoir sous les yeux, le problème et la solution. Je voulais te rendre justice mais, en voyant tout cela, provoqué par ton rêve, et l’odeur, et ton appel plein de sollicitude par-dessus, je t’ai détesté, je crois, j’aurais voulu ne pas te connaître, ni moi. »

Après quelques lignes, tu lis d’abord avec un certain plaisir en la regardant souvent pour l’y associer, peut-être légèrement déçu qu’aucune explication ne se dessine, mais soulagé aussi malgré l’impatience légère qui persiste à connaître le fin mot de l’histoire, à comprendre enfin. Mais ton débit commence ensuite à se ralentir, tu t’arrêtes parfois, incertain de ce que tu viens de lire, puis sans t’attarder trop tu reprends, le rythme de la lecture désormais altéré, moins régulier, qui au fur et à mesure accroche certains mots, manque un point ou une virgule et, au fur et à mesure que ses phrases se font moins anodines, laissent mieux entrevoir ce que tu cherchais à comprendre, tout te semble de plus en plus confus et tu gardes les yeux rivés sur la lettre sans plus oser les lever vers elle.

« Je sais que cette lettre ne me disculpera pas et je peine à en venir là où je souhaiterais. J’aurais dû deviner que tu viendrais me voir. Je refusais obstinément de décrocher le téléphone, mais je me doutais bien que c’était toi qui cherchais à me joindre. Seulement, je te l’ai dit, j’aurais voulu que tu disparaisses. Et puis j’étais dans un drôle d’état. Mon ombre me faisait peur. Imagines-tu le bond que j’ai fait lorsque j’ai entendu des pas dans le jardin ? Sache toutefois que j’ai longtemps hésité. Je suis restée je ne sais combien de temps dans le noir, à épier, à réfléchir. Tu aurais eu le temps de repartir, je crois, il me semble que cela a duré des heures. J’ai scruté la nuit en entrouvrant le rideau. Quand je n’ai plus rien entendu, j’ai décidé de descendre. Je suis sortie par la porte de derrière. Je savais que je risquais d’être attendue, que l’ombre ne s’était pas forcément retirée. Mais je ne jugeais pas opportun de rester plus longtemps sa prisonnière, terrée dans le noir. J’ai ouvert la porte de la chambre, j’ai descendu à pas de loup l’escalier et, pour me prémunir de l’issue du combat possible, j’ai pris dans la cuisine un grand couteau sur la lame duquel se reflétait la lune. J’ai ouvert tout doucement la porte de derrière et je me suis glissée le long du mur sur le côté de la maison. J’ai vu une silhouette derrière le poirier, vers l’étendage. J’ai avancé sans faire de bruit jusqu’au tronc. L’ombre remuait légèrement, sa jupe volait mollement dans l’air de la nuit. Quelque part, un volet a grincé et je me suis ruée sur elle, arme en avant.

Je ne sais qu’ajouter. J’aimerais pouvoir ajouter quelque chose, qui défasse tout cela, ou bien que tout se soit effacé de soi-même, arrivé au bout de cette lettre. Je sens qu’elle me sert d’ultime rempart, mais j’ignore si je suis en train de le dresser ou de l’abattre. Surprendre en soi des sons, jeux d’un temps congelé. Offrir à ses espoirs les contes bario­lés, ratu­rés en cas­cade. Dérober à l’envie de ne plus savoir rire. Mes placards sont vides, le cadavre est au fond du jardin, et il te ressemble trait pour trait. J’ignorais qu’il s’agissait de toi. Tu m’es très cher, Paul. »

Tu restes un moment sous le choc. Lorsque tu te tournes finalement vers elle, tu réalises qu’elle t’observe depuis un moment. Elle te regarde en plein, comme elle ne t’a pas regardé depuis très longtemps. Lentement, un sourire doux étire ses lèvres. Alors que tu restes interdit, tiraillé par des sentiments contradictoires de rejet et de pitié, elle se lève et dirige, raide, vers un petit secrétaire dans l’angle de la pièce, le fouille, en sort un bout de carton au dos duquel elle griffonne quelques lignes. Quand elle revient, toujours sans un mot, elle te tend la carte postale. On y voit Ganymède enlevé dans les cieux par Zeus transformé en aigle, tandis que le chien du prince resté à terre aboie en direction de son maître. Derrière, elle a écrit :

Je ne sais pour­quoi je l’ai prise, ni à qui l’envoyer… sûre­ment pas à toi… il n’y a plus de mots pour t’écrire… plus d’adresse… il n’y a plus que nos sangs hur­lés comme les chiens de Keffer.

 

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