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Le Naurne, hanté par Léo Henry, luvan et Laure Afchain

27 mars 2015 - Critique
Le Naurne, hanté par Léo Henry, luvan et Laure Afchain

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Littérature de genre » organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Site du projet : Le Naurne (en cours d’écriture, épisode 9/15 publié aujourd’hui)
Sites des auteurs :
Léo Henry (auteur), luvan (auteur), Laure Afchain (mise en page et code)

« Au centre d’une grande ville européenne, un complexe hospitalier à l’abandon est racheté par un entrepreneur. Les lots sont découpés, les bâtiments réhabilités en logements, les premiers habitants emménagent. Sernin est embauché pour le gardiennage, Nisrin à l’entretien. Les deux jeunes gens découvrent le labyrinthe du chantier, ses recoins, ses sous-sols, et entrevoient des choses qui auraient dû rester cachées. Il y a des bruits derrière les murs. Des ombres au bout des corridors. »
C’est ainsi qu’est présenté l’univers du Naurne à qui s’aventure sur ce site, petit bijou d’architecture où, pour mimer le labyrinthe, jouer la surprise et ses effrois, chaque épisode est doté d’une mise en page spécifique, tirant parti des possibilités du code. Le lecteur n’aura pas fini de s’égarer, à l’instar des personnages explorant malgré eux les recoins louches du complexe. Tremblements d’une réalité malveillante : plongez dans le fantastique !

Épisode #3

ATELIER D’ÉCRITURE AVANCÉ
ANIMATEUR: Solange Gestratz
DATE: semaine 18
NOTE:
SUJET: Un souvenir. Rappelez-vous une première fois et racontez. Utilisez le terme « je me souviens » pour ponctuer le récit.
NOM DU DFG: SAIDOUNE, Nisrin

[…]

C’était la grève. Cour interdite. Sport interdit. Plus de papier.

Alors j’ai écrit sur le mur. Sur moi, en fait. Sur mon ombre et à côté. En noir. Comme si l’encre, je le puisais dans moi-noire. Comme si je trempais ma plume dedans moi-étalée sur ce mur et débordais de cette tache-mon-corps pour écrire.
Et ce tatouage de moi s’est étiré. Et j’ai écrit sur tout le mur.
Comme il vibrait un peu à cause de la sono trop forte de la future morte – 115 autour du gros orteil – mes lettres ressemblaient à des hiéroglyphes.

De loin, ça n’avait pas l’air tenace. Plutôt une lèpre de peau.
De loin, ça faisait penser à une maladie, pas à une histoire.

Pourtant, c’était une histoire.
Une histoire de mur plutôt courte.
Pourquoi j’y pense aujourd’hui?
À cause de mon sang rouge sur le drap blanc.
L’histoire était simple.
Elle racontait l’évasion d’un lynx du zoo.
Je me souviens.
Un lynx. Ou un couguar. Un lynx ou un couguar feule.
Il longe un ravin, qui devient une palissade,
qui devient un mur, qui devient des barreaux devant rien. Quand le mur devient des barreaux, le lynx s’arrête et feule et me regarde. Je suis dans le rien. Je suis dehors.
Lui dans une cage, dans un zoo. Pour une fois, je ne suis pas dans un zoo dans une cage. C’est le couguar.
On se regarde un moment et il retourne dans son faux territoire. Avec un faux ravin qui se transforme
en vraie palissade.
Je me souviens.
C’est la première fois que mon père m’autorise à participer
à une sortie de classe. Il a choisi le zoo. Comme s’il savait. Comme s’il voulait m’apprendre. Me donner une leçon de FATALITÉ. Je suis à côté d’elle. Elle prend ma main. Je pleure. Elle croit que c’est à cause du lynx mais c’est à cause de moi. Je suis égoïste.
Le lynx feule. Je le regarde.

Je sais que je prendrai sa place un jour.
Qu’il m’attend dedans.

Je l’ai USURPÉ.
Je suis dans un zoo. Je suis dans une cage.
Et toi tu me relis de ta cage. Tu longes le faux ravin tous les matins. Je ne sais pas si tu es prof en vrai ou juste en prison, mais ton école est fausse de toute manière. Ton appartement est faux même ce qu’il y a dans ton frigo.
Et ton sujet aussi.
Je ne sais plus ce que c’est, les SOUVENIRS. Au début,
je les reconnaissais. Ils étaient un peu plus flous que le reste.
Maintenant, ça se mélange.

Léo Henry, luvan, Le Naurne, Épisode #3 
www.lenaurne.fr, 2014-2015. 

Lecture

« Maintenant, ça se mélange. » Tout se mélange, dans le Naurne, et avant toute chose le rêve, ou plutôt le cauchemar, et la réalité. Le sommeil ou son absence tiennent une grande place dans le récit, relais physique des corps exténués, ce qui explique peut-être les ombres fantas(ma)tiques que projettent les personnages sur les lieux – à moins que ce ne soit l’exact inverse, que le lieu brouille les frontières entre veille et sommeil, dotant Nisrin et Sernin d’une seconde vue « floue »… et hallucinée.

Les codes du genre sont présents d’emblée : une situation pas très nette (Nisrin sort de prison), un style tour à tour imagé, comme ici, ou elliptique selon l’énonciateur qui, par manque ou incertitude dans la référence, propage le mystère, le lieu, un ancien hôpital, au décor obscur et parcellaire, exploré de manière sporadique (dans le rêve ou pas, par les personnages principaux ou secondaires, qui apparaissent sans que l’on soit sûr de les revoir plus tard), des voix sans identité toujours définie, tout cela crée un fantastique prégnant. Tout est prêt pour qu’entre en scène le surnaturel, sans que l’on y ait pourtant encore basculé à l’épisode 8. Au contraire, le lecteur commence à trouver ses repères dans cet univers glauque et, en contraste avec le flou passablement généralisé, se dressent des éléments étonnamment nets et solides : le quotidien, la vie sociale où les individus se regardent en chien de faïence selon leur classe, origine et fonction, les bâtiments du Naurne, bien sûr (même s’il est vrai qu’il est en reconstruction, l’ancien luttant avec le neuf), puis la police et ses procédures méthodiques.

Celle-ci intervient suite à une crime sordide, évidemment inexplicable, tout droit sorti d’un film d’horreur, mais dont on ne voit rien, sinon la périphérie, et qui semble paradoxalement beaucoup moins fantastique que l’univers où il prend place. Nul doute que la suite du récit invalidera cette impression, et ces tensions entre une réalité pas nécessairement plaisante, mais avérée et sûre, et un univers beaucoup plus incertain, glissant, qui échappe à toute saisie fiable, sont le moteur subtilement alimenté du fantastique. Cela constitue aussi le pacte de lecture du genre, qui nous place d’abord en terrain connu, fût-ce celui d’un labyrinthe et pour nous faire admettre qu’ en définitive, nous ne le connaissons, ne pouvons le connaître, que fort mal.

Le « genre » peut assurément compter sur sa familiarité avec le lecteur, jouer la complicité sur une série de codes et références connus de part et d’autre de la page. Cela facilite sans doute l’accroche, la captatio benevolentiae inaugurale, mais dans le but ici que le lecteur consente à se laisser conduire dans un univers inconfortable où la réalité achoppe pour laisser place aux hantises. Autrement dit, là où le roman psychologique promettrait in fine la compréhension, le fantastique ne passe par la reconnaissance que pour garantir l’exact inverse, l’incompréhensible, le unheimlich radical. Après le plaisir, il y a aussi un défi : « Seras-tu capable te perdre jusqu’au bout dans le dédale que nous te préparons ? »

Ce qui est fascinant, dans tout récit fantastique un tant soit peu ambitieux (et Le Naurne l’est plus qu’un peu !), c’est évidemment ce brouillage des pistes où chavirent la raison et la réalité qu’elle construit, ici notamment par le biais d’une subjectivité multipliée entre l’énonciation des personnages et l’identification des lecteurs. Or cette fuite de la réalité n’est au fond pas l’apanage du fantastique, mais plutôt de tout roman, voire de toute littérature, quand bien même elle met en œuvre d’autres moyens ou vise une autre fin. Car peu importe qu’on la nie, qu’on la batte en brèche, qu’on la questionne ou qu’on s’efforce de la saisir : la « réalité » est toujours incertaine.

Que le fantastique n’en soit pas seulement une déclinaison parmi d’autres, mais puisse tenir à ce qui constitue le fond de toute littérature, tel est du moins ce que n’invaliderait pas la multiplicité des genres employés dans Le Naurne, où l’on passe du journal intime et de l’échange épistolaire au rapport de police et au roman social. Même lorsque l’on reste dans un récit plus traditionnel, les variations de focalisation et de mode narratif multiplie les possibles, sans compter les différents tons qui nous font flirter ici ou là avec le poème. Ailleurs encore, des dialogues tronqués ne livrent que d’assez sibyllines réponses à des questions que nous ignorons, ou bien des monologues nous entraînent dans le flux de conscience d’un inconnu. Cela ne fait évidemment qu’accentuer l’aspect labyrinthique de ce récit, tout en lui allouant le statut de microcosme parfait. Personnages et lecteurs y prennent place pour faire face à l’énigme.

Ainsi le fantastique paraît-il exemplaire : refusant le réalisme, mais non toute rationalité, il replace chacun dans un rapport au monde problématique, et avoué comme tel, que le lecteur éprouve dans l’intimité d’un malaise à cerner, sinon à déjouer, et non comme observateur purement extérieur. Or quel autre objet a la littérature que de rendre sensible cet indicible qui échappe, finalement, à la réalité bien plus qu’au langage ?

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