Menu

Les Marges, Jean Prod’hom

27 février 2015 - Critique
Les Marges, Jean Prod’hom

Texte repris dans le cadre de la dissémination « La chronique » organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blog de l’auteur: lesmarges.net

C’est un blog au long cours que celui de Jean Prod’hom, dont les premiers textes datent de 2008. Les écrits s’y succèdent et accumulent comme l’épaisseur du temps, accueillante sinon toujours confortable. L’écriture adopte selon les jours la forme du carnet de bord, notamment dans les lettres adressées à ce « Cher Pierre » (Bergounioux), comme le texte ci-dessous, ou un tour plus poétique, en vers comme en prose, d’où le « je » s’absente. Le même soin du rythme anime l’un et l’autre type de textes, la même fluidité de pensées où se reflètent le quotidien et la couleur du monde.

C’est le secret des bêtes

Cher Pierre,
On a croisé ce matin un couple de chevreuils. Oscar a tiré sur sa laisse, les chevreuils se sont enfilés dans les bois. J’ai dit que la non-pensée ne contaminait pas la pensée, Oscar n’a pas compris.

Nous n’avons au fond guère le choix : tourner la tête par-dessus notre épaule, du côté de ce qui n’a que partiellement été ; ou nous projeter au-delà des montagnes, du côté de ce qui ne sera peut-être pas. Impossible d’être à notre place, nous n’en sortirions pas. C’est le secret des bêtes – chevreuils, renards, moineaux –, c’est le secret qu’elle emportent lorsqu’elles nous tournent le dos. Alors ?
Alors peut-être, en usant de ce que mettent à notre disposition notre mémoire et nos prévisions, ramener l’effroi et la confiance qui animent les bêtes ; en usant de tout : nos mains, les jeux de hasard, l’égarement, la foi et l’espérance, l’amour, le mensonge, l’ignorance, le travail, tout.
Voilà ce que je me suis dit ce matin, et puis cet après-midi, après avoir entendu les gesticulations d’un enseignant sourd et envieux, m’être endormi à Lausanne devant un film qui n’aurait jamais dû voir le jour, après avoir croisé des amis qui s’épuisaient à ménager la chèvre et le chou.
Pour me réconcilier avec les bêtes et les hommes, j’ai préparé ce soir des oeufs au plat et des épinards à la crème, coupé quelques quartiers de pomme et taillé des allumettes de gruyère, roulé des feuilles de lard fumé, mélangé des oeillets de bananes avec des arilles de grenade et de la chair de kiwi arrosés de jus de citron.
A la Mussilly, la neige a recouvert les traces des chevreuils. Demain on reprend là où on a laissé. Mais où ?

Jean Prod’hom, « C’est le secret des bêtes », 24 janvier 2015,
lesmarges.net, Creative Commons BY-NC-SA 

Lecture

Est-ce une chronique, que tient Jean Prod’hom ? Le propos ne semble pas délibéré, il paraît plutôt se dérouler au gré de la conversation, selon les hasards du moment, ainsi que l’implique le choix épistolaire. La simplicité du ton, la narration immédiate des événements de la journée, sans contextualisation ni explications superflues, font de chaque lecteur un familier de l’auteur comme l’est ce cher Pierre. D’emblée, l’interlocuteur se voit allouer une place dans le texte. Si minime soit-elle, l’adresse permet peut-être d’adopter le ton juste, celui de l’échange, et non celui du journal intime, qui même publié comporte toujours sa part de secret, se destine à la confidence. Les marges peuvent être reculées, elles restent accessibles, ouvertes sur l’autre autant que sur le monde.

Ce monde est d’abord un petit monde, dont l’auteur tend un relevé patient et modeste : passage des saisons et variations des paysages, progrès de tâches quotidiennes, qu’elles soient ménagères ou qu’il s’agisse du travail de l’écrivain, menus événements de la journée, en famille et ai travail, avec les proches ou les élèves, toute chose vue, lue ou entendue, et qui aura retenu l’attention, même à regret, comme ce film « qui n’aurait jamais dû voir le jour ». Dans la chronique d’un si humble témoin, on pourrait, semble-t-il, s’ennuyer ferme, quelle que soit l’aisance de la plume.

Mais cette prise de notes ne se contente d’enregistrer ce qui passe à portée. Avec la même souplesse, elle recueille aussi les pensées qu’ont suscitées la journée. Le carnet de bord rend ainsi visible la façon dont l’auteur prend part au monde. Au détour d’une phrase, on bascule des chevreuils à la philosophie. La phrase poursuit l’idée surgie, la décrivant encore avec les termes fort concrets d’un mouvement, celui de la tête qui se tourne vers l’arrière, évoque les montagnes, qui ne sont autres que le paysage où évolue l’auteur, la phrase suivant conclut sur une idée, différent ou peut-être la même, puis  revoilà les chevreuils, le secret des bêtes. Est-ce moins ou plus sibyllin qu’au point de départ, où Oscar ne comprenait pas et où le lecteur semblait comprendre ? Le rythme de la promenade, à moins que ce ne soit celui de l’écriture, prend le pas sur les nécessités de l’argumentation, mais incarne d’autant mieux l’idée, la rend étonnamment sensible. 

C’est ainsi que le quotidien, bien loin d’être évacué ou redouté comme aliénant, est au contraire cultivé avec minutie. C’est bien à travers lui majoritairement que nous prenons part au monde, petit ou grand. Œufs au plat et épinards à la crème sont sans doute les mêmes que la dernière fois, mais cette fois-ci les préparer aura cette fois-ci été l’occasion de se « réconcilier avec les bêtes et les hommes ». Le cercle se clôt : l’attention portée à la promenade aura déclenchée telle pensée, qui à son tour renouvelle la part active prise au quotidien même le plus domestique, tandis que les lieux plus « attendus » de la réflexion, l’enseignant et le film, n’auront d’ailleurs pas servi à grand-chose, mais sont tout de même relevés, par fidélité, goût du contraste, ou plutôt pour faire percevoir cette déception que vient combler la préparation du repas.

Aussi la chronique que tient Jean Prod’hom est-elle effectivement un moyen d’« user de tout ». Rien n’est perdu à un regard vigilant, une pensée attentive, et, si cette place intenable doit être à chaque fois regagnée, il occupe néanmoins celle de témoin privilégié pour rendre compte également des événement proprement historiques, comme dans ces textes où il commente « l’effet Charlie », toujours au détour du récit quotidien. Cela ne vient pas de ce qu’il soit aux premières loges – il n’y est pas –, mais de ce que le lecteur peut savoir très précisément « d’où » il parle, de quel lieu, dans quelle vie choisie autant que faire se peut, et surtout qu’ainsi contextualisée, circonstanciée, sa parole, loin d’asséner de grandes vérités, d’imposer un sens certain et universel, demeure à hauteur d’hommes, dans le partage d’un regard, d’une pensée modelés par les jours vécus. 

Suivant
Précédent
Étiquettes :

3 réflexions sur “ Les Marges, Jean Prod’hom ”

Richard FIACRE

Ai découvert ce blog suite mail d’information de Terres d’écriture à Grignan.

« je ne suis pas de ce monde, je suis en ce monde » me vient spontanément à l’esprit.
Artaud aussi, d’une certaine manière, dans « l’ombilic des limbes ».
C’est attachant et profondément humain.
Bien modestement, ma première réaction.

Répondre
Selenacht

Merci de votre beau commentaire. L’étoffe du monde n’est-elle pas aussi un peu la nôtre ?

Répondre

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer