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Les Méduses, Candice Nguyen

24 avril 2015 - Critique
Les Méduses, Candice Nguyen

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Dialogue » organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Site de l’auteur : Candice Nguyen
Le site de Candice Nguyen est aussi vaste que riche et présente divers projets d’encre et de lumière mêlés – entendez que l’auteur est aussi photographe –, le tout en musique, s’il vous plaît – bien que la patte de l’auteur se limite ici à la sélection. Son propre travail est tout tressé des paroles des autres, chanteurs, écrivains ou penseurs, sans que l’univers ainsi partagé cesse d’être personnel : « créer une ambiance » n’aura jamais moins signifié quelconque superficialité.
Au-delà de la section consacrée blog proprement dit, on trouve des projets plus systématiques. Parmi ceux où l’écriture tient la place majeure, les Chantiers offrent notamment un ensemble intitulé Méduses, regroupant de neuf textes dont est extrait celui qui suit.

Bang Bang (5)

bang-bang

Bang Bang (My Baby Shot Me Down) by Nancy Sinatra on Grooveshark

Écrivant je me délivre de mes cauchemars.

J’ai récupéré cet après-midi une vieille carte postale représentant un chien mordant le mollet d’un ange. C’était dans une échoppe moisie située à quelques rues derrière le port de Rønne. Je ne sais pourquoi je l’ai prise, ni à qui l’envoyer… sûrement pas à toi… il n’y a plus de mots pour t’écrire… plus d’adresse… il n’y a plus que nos sangs hurlés comme les chiens de Keffer. Et je repense à ces voix qui me hantent de jour comme de nuit, et à ces notes que je prends dont je ne sais que faire. Et le mal de terre et les gens… bang bang, et mon impossibilité d’un retour à la vie… bang bang… that awful sound… bang bang… did we shot them all down…

Candice Nguyen, Les Méduses, Bang Bang (5) ,
http://www.candice-nguyen.com, 2012-2015.

Lecture

Il ne faut pas se fier à la briéveté de ce texte, qui n’est que la grande sœur de la ribambelle de poupées russes qu’il dissimule : Aaron Appelfeld et Nancy Sinatra pour commencer (et pour finir), puis Sébastien Rongier et, à travers lui, Blanchot et Lévinas, sans compter le double rebond vers un précédent texte la série, qui ouvrirait à son tour à d’autres échos.

Ces quelques lignes multiplient donc les voix, sans pourtant créer d’effet patchwork. Là où, un peu plus loin, « Cut-up médusé (9) » joue la collision en juxtaposant de manière abrupte citations sourcées et mots de l’auteur, « Bang bang » au contraire intègre au maximum les échos à sa propre lettre. Les liens hypertextes sont transparents, ils n’interrompent pas la lecture et n’en brisent pas linéarité. Ils seront plus probablement suivis après coup, révélant un contexte plus large où peut certes s’inscrire cette lecture, mais qui demeure second, alors même que le texte de Sébastien est passablement long, surtout en comparaison de celui-ci.

Plus nets sont les emprunts à Aaron Appelfeld et Nancy Sinatra, mais ils ne sont pas moins soigneusement incorporés au travail de Candice Nguyen. Pour le premier, la citation prend place sur la photo, dont il constitue une légende un peu longue mais relativement discrète, presque fondue dans le grain de la pierre tandis que le regard est immédiatement attiré plutôt par le reflet qui joue au centre de l’image. S’il ne clique pas d’emblée, le lecteur ne s’attardera peut-être d’abord pas à lire en détail cet extrait, aux caractères bien petits. Il finit cependant par y être plus nettement conduit à son insu, puisque le dernier lien du texte ouvre en fait lui aussi cette photo agrandie.

Les paroles de Nancy Sinatra, quant à elles, apparaissent de façon d’autant plus naturelle que le morceau aura été lancé au début, préparant le terrain – si l’image peut se passer de commentaires, la musique ne peut guère se priver de son. En outre, l’auteur accompagne presque toujours ses textes d’un morceau placé au début, un lecteur familier des lieux a donc l’habitude de commencer par ce geste inaugural. Il est donc tout naturel que les paroles de la chanson trouvent leur place dans le texte.

La profonde unité du texte ne tient pourtant pas à la seule harmonisation des éléments qu’il incorpore, puisque les derniers mots poussent plus loin, vers la fusion complète. Le narrateur y reprend les termes de la chanson, mais pour en tirer variation : « did we shot them all », qui exprime une violence très éloignée de la mélodie initiale de déploration. Cette torsion permet dès lors de renvoyer à l’image, à l’extrait d’Appelfeld, le « them » frayant la voie aux chiens, qui représentent bien ici la violence puisqu’ils sont dressés pour la chasse à l’homme – ce qui peut d’ailleurs jeter quelque doute sur la première identité allouée au « them ». Ajoutons que cet extrait est déjà cité dans le texte de Sébastien Rongier, et l’on voit à quel degré est portée la fusion à l’œuvre dans cette dernière phrase où tous éléments mixés jusque-là se retrouvent indissociablement confondus.

C’est ainsi que l’auteur s’approprie des voix diverses, celle, mélancolique, de la chanteuse, aussi bien que celle, froide et ironique, d’un narrateur décrivant la violence, pour trouver la sienne propre, non pas à mi-chemin, mais habitée par l’une et l’autre conjointement et d’emblée symbolisée par la carte postale associant l’ange et la bête. Les points de suspension font ainsi écho à la tristesse de la musique, mais marquent également une incertitude face à des souvenirs plus douloureux, évacuée par l’énonciation (un catégorique « sûrement pas à toi ») ou même exorcisée par la violence métaphorique des images (« nos sangs hurlés comme les chiens de Kepler »).

Aussi toutes les voix ici entendues dessinent-elles bien, plutôt que des échos, des hantises, qui modifient en profondeur la voix du narrateur, la constituant presque – presque seulement, puisque s’ils laissent une trace identifiable, en bons fantômes, ils demeurent insaisissables, au-delà ou en-deçà du texte.

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