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Lionel-Édouard Martin : Lucrèce, De Natura rerum

27 septembre 2013 - Critique
Lionel-Édouard Martin : Lucrèce, De Natura rerum

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Adaptation et traduction » proposée par la web association des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blog de l’auteur-traducteur : lionel-edouard-martin.net

Lionel-Édouard Martin, sur son blog, est un peu auteur, traducteur beaucoup, et polyglotte encore : latin tout bien sûr, allemand aussi, et anglais, espagnol aussi, et même arabe. Mais latin surtout en espérant que « le Net soit, pour ces vieilles barbes de latinisants, la porte qui leur permettrait de sortir de l’obscurité. » Dans ce bouquet de textes choisis au goût de l’auteur, signalons plus particulièrement plusieurs traductions la poésie latine de la Renaissance italienne, des élégiaques latins ou, tant pis pour les barbus, de Trakl.

De Natura rerum, livre II, vers 14-33

Note du traducteur

Lucrèce n’est pas Virgile. Vouloir ramener, comme l’ont fait nombre de traducteurs français, son style à la fluidité de celui de l’auteur de L’Énéide, c’est trahir son écriture. On est là dans du brut au service d’une pensée : lourde syntaxe, images fortes, aptes à saisir l’imagination du lecteur. On pourrait bien sûr édulcorer, gazouiller : mais si pectus (la poitrine) est le siège de l’intelligence, il n’empêche que pectora caeca a dû frapper plus d’un Romain ; mais si la nature « aboie » (latrat), elle aboie ; mais si les cithares « beuglent » (reboant), elles beuglent. Incohérences métaphoriques ? Non: rare puissance poétique, qui passe outre le réel – tout est dans le ressenti, dans ce que l’on veut dire, fût-ce outrancier. Et la phrase pondéreuse, bourrelée de répétitions, de néologismes (igniferas), il faudrait l’alléger ? Non : c’est souvent celle d’une prose – certes pesamment – démonstrative et versifiée, qu’il faut tâcher de rendre, sans, dans un souci d’élégance peu justifiable – sauf à trahir –, en polir les aspérités.

C’est là ce que j’ai modestement tenté de faire, dans ce court extrait : donner à lire en français Lucrèce comme on le lit en latin, avec ses supposés défauts – lesquels à mes yeux, qu’on pourra juger naïfs ou complaisants, constituent pour partie la force et la beauté du De Natura rerum.

_____________________________

Pauvre cervelle humaine, ô poitrines aveugles !
En quelle ténébreuse vie, en quels périls
Se passe ce bout d’existence ! La nature
N’aboie, voulant son bien, que dans la perspective
D’un corps exempt de maux, et d’un esprit qui jouisse
Du plaisir de ses sens, sans crainte ni soucis.
Le corps, par sa nature – et c’est une évidence –
N’a besoin que de peu : se déprendre des maux,
C’est aussi se soumettre à beaucoup de délices
En retour. La nature est-elle à quémander,
Si l’on n’a pas chez soi statues dorées de jeunes
Tenant dans leur main droite une torche ignifère,
Pour fournir la lumière aux agapes nocturnes,
Argenterie qui brille ou dorure qui luit,
Ou beuglante cithare ou boiseries dorées ?
– Mais entre amis, couchés sur un tendre gazon,
Près d’un cours d’eau, sous la ramée d’un arbre haut,
Le corps n’a cure alors, heureux, de grands besoins,
Surtout quand le beau temps sourit, à la saison
Où l’herbe est parsemée de fleurs et de verdure.

*

O miseras hominum mentes, o pectora caeca!
qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quod cumquest! nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur
jucundo sensu cura semota metuque?
ergo corpoream ad naturam pauca videmus
esse opus omnino: quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint
gratius inter dum, neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
lampadas igniferas manibus retinentia dextris,
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli
propter aquae rivum sub ramis arboris altae
non magnis opibus jucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas. 

_________________________

Source : http://lionel-edouard-martin.net/2013/01/28/lucrece-le-corps-par-sa-nature-a-besoin-de-bien-peu-titus-lucretius-carus-corpoream-ad-naturam-pauca-est-opus/
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

 

En lisant

Lucrèce, vieil ami. Le premier parmi les Latins, peut-être, puisque je découvrais sans trop le savoir, avec lui, et sous l’égide d’un maître aussi savant que discret, le latin d’accord (et ce n’est pas un petit dépaysement que de s’acclimater à de si lointains ancêtres), mais aussi la philo (mieux que durant les cours qui lui étaient consacrés) et, peut-être bien, la langue tout court, dans sa matière bien loin d’être inerte, même « langue morte ». J’aurais pu choisir la traduction de Lucrèce rien que pour cela.

Tout cela pour dire que je ne sais pas parler d’une traduction, ou d’un traducteur – en admettant seulement que je sache en juger la qualité. En revanche, à chaque fois que me sont offerts traduction et original d’une langue que je connais, renaît cette fascination du miroir, où « ma » langue si bien comprise et transparente soudain devient opaque et arbitraire d’être mon seul viatique pour en découvrir une autre. Je ne contredirai pas Lionel-Édouard Martin, les « pectora caeca » ont probablement choqué le Latin bon teint. Mais il aura depuis ébranlé franchement le latiniste en herbe qui ne possède que les rudiments de la langue et n’y voit goutte, juste quelques éclairs pour trouer une nuée bien ténébreuse. La langue étrangère a toujours pour moi cette expressivité-là (aurais-je d’ailleurs su la trouver dans ma langue, si je n’en avais pas appris d’autres ?) : manque de familiarité, erreurs et autres travers, certainement. Mais aussi, plus fondamentalement (c’est dans la nature des choses), parce que nous ne savons pas ce que nous disons, l’histoire que nous fait trimballer la langue.

Et nous ne savons pas toujours mieux quelle somme de voix fait la nôtre, quelles tournures on attrape mal d’une autre langue et pourquoi, exactement ? D’une autre langue, ou d’un poète. Comme si, en même temps qu’elle lui désigne ses limites, la langue étrangère offrait à la nôtre de quoi les dépasser, en y faisant naître la possibilité d’un rythme, d’un imaginaire différents. Je n’ai certes pas croisé d’aveugles poitrines chez l’auteur Lionel-Édouard Martin. Mais, resongeant à Magma notamment, où sont évoqués les élégiaques latins et où ils affleurent plus souvent encore, je me demandais si, au fond, « nos » langues étrangères, de même que nos voix chéries, ne jetaient pas sur notre langue leur ombre portée – pour en tirer, dans le meilleur des cas, de riches contrastes.

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2 réflexions sur “ Lionel-Édouard Martin : Lucrèce, De Natura rerum ”

Selenacht

Et pour multiplier les langues (anglais, russe, picard, etc.), rendez-vous sur le site pour le récapitulatif des contributions.

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