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Lire-voir : Novella Bonelli-Bassano, Aunryz… et twitter

27 novembre 2015 - Critique

Textes repris dans le cadre de la dissémination mensuelle « Ponctuation » organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Novella Bonelli-Bassano

Aunryz

Extrait d’Albert Camus, Caligula (allez à la source sur Mots liés pour voir la citation « en clair »)

A.Camus_Caligula

Extrait d’Anna Jouy,  je et autres intimités, les dits de solitude (allez à la source sur Mots liés pour voir la citation « en clair »)
A.Jouy

Extrait de Daniel Bourrion,  Cantique de la paranoïa (allez à la source sur Mots liés pour voir la citation « en clair »)
D.Bourrion_Cantique

Extrait de Francis Royo,  Aporos (allez à la source sur Mots liés pour voir la citation « en clair »)F.Royo

Lectures tweetées

Est-ce dû à la nécessité de saisir l’attention en une seconde ? Se développent sur twitter maintes stratégies de ponctuation redoutablement efficaces pour vous attraper le regard. Mais l’on se doute que les fantaisies typographiques, si elles nous intéressent ici, ne se contentent pas de cette captation ; elles impliquent d’autres jeux, qui visent en fait rarement à faciliter la lecture – tant pis pour les vertus de la ponctuation. Elles l’interrogent plutôt, tantôt sur le versant de la lisibilité, tantôt sur celui du sens.

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Naturellement, le plus commode est de passer par une image, en général compréhensible en une seconde – du moins si l’on compte sans Aunryz, qui la prend à contrepied pour la retourner en texte, sous la forme familière de grilles de mots croisés, dont il relaie une bonne part sur twitter. Le procédé vise à ralentir la lectur. Aunrz présente ce projet, le slow reading, à travers la requête que lui adressent les mots : «[…] ne peux-tu inventer un moyen pour ralentir la digestion du lecteur, pour que la caresse de sa langue sur nos corps soit moins brutale, plus attentive ? Si tu es réellement notre ami, transforme les courses en promenades et même, si tu le peux, en petits bouts de ces errances que tu nommes des décourcis…» (Les mots sont venus me voir en rêve)

Chaque phrase, une citation choisie, est ainsi reconstituée en labyrinthe. Au fil des grilles, Aunryz introduit également couleurs et jeux de textures, autant d’indices pour que l’œil averti recompose le tortueux extrait. Ailleurs, l’initiale de couleur constitue le seul guide de lecture. Le texte ne tire donc pas parti de la seconde dimension que lui offre la grille : il reste strictement linéaire, chaque mot toujours accolé à celui qui le précède et, si l’on rompt avec la lecture de droite à gauche, ce n’est jamais par le premier mot, systématiquement situé en haut à droite. Sans cela, le texte cesserait d’être lisible.

Outre son rythme, certaines grilles empruntent à la promenade une allure de paysage, notamment par les choix de couleurs et de mise en évidence, comme l’aube centrale dans la dernière reproduite ici. La structuration de la pensée n’est alors plus intellectuelle, elle devient sensible dans l’interprétation d’Aunryz. Même lorsque la part « picturale » est des plus réduites, ces carrés magiques confèrent au texte une présence particulière, qui joue sur la condensation. De prime abord, nulle différence entre la longue phrase d’Anna Jouy et le bref vers de Francis Royo : tout deux, compactés en une identique surface strictement délimitée, occupent littéralement le même espace et proposent à l’œil la même densité.

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Le jeu peut aussi être moins spectaculaire, et la technique des plus simples. @vnatrc (Otto von Straßenbach) se contente par exemple de substituer systématiquement « ŋ » à « n », ce qui suffit à gêner le regard, donc à l’attirer sur des phrases qui ressemblent à autant de citations aléatoires (peut-être sans l’être), souvent tronquées, privées de contexte. Elles sont souvent abstraites, recourent aisément aux jargons des sciences humaines ou à un vocabulaire très spécifique qu’elles allient à des tournures poétiques. Par cette parole non située, mais marquée par les caractéristiques d’un métier ou d’une discipline particulière, elles soulignent la part d’arbitraire et de surréalisme du langage. Après l’avoir sollicitée par le jeu typographique, semblent laisser la lecture en suspens, faute de sûre compréhension possible. Si la mise en signes dépasse la pure retranscription, la fioriture du ŋ n’est donc pas seulement ornementale ou opportuniste : elle fonctionne comme un cheval de Troie qui introduit la déstabilisation de la lecture, annoncée par celle de l’écriture.

La démarche de son comparse, @bituur_esztreym, est  parfois plus radicale encore . Il joue diversement avec les caractères unicode, tantôt pour commenter un retweet auquel une chaîne de maillons noirs relie son propre tweet, tantôt pour créer un texte de langue inconnue, en puisant alors volontiers dans plusieurs alphabets, agrémentés de caractères spéciaux et de smileys. On a ici quitté l’idée même de retranscrire : la matérialité du signe semble expulser le texte, opaque, au profit du pur graphisme. Évidemment, la lecture est là encore perturbée, presque impossible, elle achoppe sur ce tweet comme égaré au milieu des autres, habituels. Mais elle paraît rester possible quand même : l’œil persiste à lire, mécaniquement pour ainsi dire, il reconnaît obstinément un texte, notamment dans la disposition des caractères et des motifs employés, ainsi que dans leur régularité.  Seul paraît s’absenter le sens – à moins qu’il ne soit réduit à la portion congrue, un sourire, le sens d’un idéogramme ? @bituur_esztreym ne l’évince cependant pas toujours. #twaikus et autres citations privilégient l’espace, scandé par des discrets « ⠀ », pour éparpiller dans le tweet une série de termes, en diverses langues, qui illustrent sous forme d’impressions l’univers des tweetos choisis, cités en fin de tweet. Il en résulte une sorte de commentaire du texte premier, une interprétation libre sous forme d’évocation minimaliste1 .

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Ailleurs enfin, les possibilités de la typographie ouvre un espace de véritable création. C’est notamment le cas de @novellabbassano (Novella Bonelli-Bassano), dont chaque tweet est un poème, à l’unité perceptible au premier regard. Une chaîne de caractères unicode encadre chacun d’eux et s’y répand. L’effet peut se rapprocher à certains égards de celui de la forme versifiée et codifiée du sonnet, par exemple : s’offre au regard un « tout », identifiable par sa régularité. Néanmoins, le recours à la typographie demeurerait alors purement ornemental. Or, ce que l’on voit avant tout dans ces tweets, c’est une image, une curieuse image où l’on ne sait ce qui prime, entre le vu et le lu. Outre les caractères spéciaux, les lettres sont travaillées : police particulière, régularité et variation du crénage (espace entre les lettres), alignements divers. Tout l’art du typographe est mis à contribution. Le résultat évoque les textes enluminés ou, plus encore, le haïku, mieux peut-être que beaucoup d’autres acclimatations occidentales si l’on considère que cette enluminure lui fournit un équivalent de la calligraphie, bien difficile à notre langage syllabique.

La brièveté et la simplicité de ces poèmes constitue un autre point commun. On n’excède jamais une poignée de mots, deux ou trois phrases pour les plus longs, parfois seulement un ou deux termes. La mise en forme dilate ces vers d’une extrême concision, dépeint presque l’inspiration prise et restituée. Cette respiration confère également au texte son rythme : dans le second extrait, « Oser » précipité en tête de vers occupe toute la ligne, il porte l’accent, puis « se ruer à la / lisière / du soi » se bouscule logiquement d’une ligne sur l’autre, en en dérangeant l’ordonnancement. Une respiration, le temps de déboucher sur la suite, et enfin surgit « Ourler le soleil », verbe et substantif occupant chacun une ligne, ce rend sensible la régularité du souffle comme une plénitude retrouvée, conviée aussi par la rondeur du « O » majuscule initiant les deux phrases. La dernière ligne, des rayures, ou des rayons, matérialise alors l’avènement décrit.

Cette parenté du rythme et de la forme mise aussi, évidemment, sur les lettres et leur sonorités. La contrainte du sankulipo2 rend presque explicite ce genre de procédé mais, même hors exercice oulipien, Novella Bonelli-Bassano privilégie la fluidité du poème en soignant allitérations, assonances ou paronomases afin que le lecteur glisse insensiblement d’un terme à l’autre.

Ces vignettes alliant à merveille formes, sons et sens sont cependant si loin de rechercher l’artifice qu’elles adoptent parfois le ton le plus prosaïque pour exprimer un sentiment ou une opinion à laquelle on ne s’arrêterait guère sans cet habillage, qui restitue alors à l’écrit (hors littérature) ce qui lui manque : une voix, son intonation. Le décalage entre un propos parfois banal et la place qu’il occupe invite en outre à imaginer le contexte dans lequel il prend sa valeur. La série , qui relaient divers tweets suite aux attentats, en est un exemple presque trop facile, mais néanmoins frappant, qui montre la même rigueur dans le souci de faire voir pour permettre d’entendre. À l’inverse, ce type de traitement permet aussi de couper court à tout babillage ou effet de manche : plutôt que de longues phrases aisément grandiloquentes qui, même décrivant seulement, dénaturent par le simple fait qu’elles décomposent, une vignette peut retranscrire une charge émotionnelle brute, condensée en un ou deux mots (ici, « Paris debout », ailleurs, « Beyrouth »).

«Il s’agissait pour moi ici de « voir » ce qu’un simple clavier pouvait m’offrir, utilisé comme un pinceau, ou une aiguille », explique l’artiste, qui place l’« interpolation du mot/sens et du signe » au cœur de sa démarche. Dans ses images au clavier, magicienne de signes, Novella Bonelli-Bassano offre en tout cas au lecteur une parole épurée et nous fait toucher au point où la littérature cesse presque d’être texte, pour passer ailleurs.


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  1. Cette disposition des blancs n’est certes pas nouvelle. Fréquente en poésie au risque de paraître parfois un peu grêle (toute dispersion ne forme pas constellation), sur nos écrans encombrés, elle retrouve cependant la fonctionnalité précise d’aérer le texte afin de le rendre non seulement lisible, mais déjà visible. []
  2. Dans un sankulipo, on n’emploie que les lettres du mot choisi, amaryllis dans le premier poème cité. Le « i grec » des Latins n’étant autre qu’upsilon, novella utilise donc exclusivement les consonnes m, r, l et s et les voyelles a, i et u. []
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