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Littérature du caniveau : Sous les néons

2 juillet 2012 - Critique, Lectures critiques
Littérature du caniveau : Sous les néons

« L’automne approchait. Je pouvais le sentir dans l’air qui n’avait plus rien de moite. J’avais survécu à un nouvel été dans les Mojaves – et quel été ! J’avais suivi la trace d’un tueur psychotique. J’avais dansé le two-step sous le MGM Grand à 3 heures du matin. J’avais fait la teuf avec des accros au crack nus dans un collecteur derrière Budget Suites. J’avais pourchassé les fantômes de Benny Binion, Bugsy Siegel, Frank Sinatra et Howard Hughes.
J’avais été aveuglé par l’obscurité dans la ville la plus éblouissante du monde. J’avais vu des vétérans qui s’étaient battus pour leur pays se battre contre le sida, le cancer, la malnutrition, la solitude, sans qu’aucune attention (médicale, sociale ou psychologique) ne leur soit prêtée. J’avais trouvé des seringues hypodermiques, des bouteilles éclatées et des rêves brisées sous les hôtels casinos les plus en vue de Vegas.
J’avais découvert qu’un regard de visite pouvait donner un avant-goût du paradis. Qu’il n’y avait pas de trésor au pied de l’arc-en-ciel de néons. Que d’une certaine manière, je préférais les souterrains de Vegas à ce qu’on pouvait trouver en surface : plus frais, plus calme, moins fébrile, et la circulation était bien moindre.
J’avais appris à cuisiner de la meth. Que l’art émouvait le plus quand on s’y attendait le moins. Que la vie après la mort n’était peut-être qu’une histoire de troc de son vieux corps contre un modèle plus récent et performant. Ou mieux, que nous voyagions peut-être dans le plan astral  – loin, très loin de la réalité physique – et nous faisions tout à la vitesse de la pensée. Ou un truc dans le genre. Moi non plus j’en savais rien, Gary. Mais ça m’avait l’air pas mal. On se voit là-bas. »

C’est sur ces mots que s’achève presque le récit de Matthew O’Brien, Sous les néons, paru cette année aux éditions inculte, qui retrace tronçon par tronçon l’exploration systématique du réseau d’évacuation des eaux de pluie. Dans ces quelques phrases, le lecteur reconnaît les éléments les plus marquants du récit ; le style oral sans affectation, et le rythme particulier qui va de pair ; il retrouve aussi la poésie qui a affleuré ici où là et l’opposition entre la surface et le souterrain évoquée de temps en temps. Ce pourrait donc être un résumé fidèle. Pourtant, pris dans la continuité du récit (le passage cité correspond où l’auteur sort du dernier collecteur qu’il aura exploré), ces quelques paragraphes s’en démarquent curieusement, un peu trop abruptement même. Cette accumulation de péripéties, soulignée par l’anaphore (reprise du plus-que-parfait de la première personne puis du « que » initial) paraît somme toute assez éloignée de la patiente narration jusqu’ici suivie, et même assez étrangère à ses éléments constitutifs : suivre la trace du tueur, longtemps après son passage, se sera finalement réduit à parcourir les tuyaux d’un collecteur vide et noir,  en essayant de comprendre en l’éprouvant ce que cela fait de fuir dans le noir, sans guère de notion de la distance parcourue. On a connu plus palpitant et, de fait, l’une des qualités du livre est de ne pas faire dans le sensationnel. Le style adopté est celui de l’objectivité, pour faire court, description minutieuse et circonstanciée des lieux, de ce qui a motivé le choix de tel collecteur plutôt que d’un autre, des sensations et réflexions du narrateur-auteur lors de ses explorations et retranscription précise (?) des propos échangés avec les nombreux habitants de cet improbable logement. L’auteur est journaliste et, pour une bonne part, il semble ainsi se contenter de documenter le réseau pluvial, par des témoignages directs, dont le sien, et quelques aperçus historiques de vie souterraine ailleurs et en d’autres temps. Or le résumé mise, à l’inverse, sur la puissance d’évocation pure et simple de quelques grands noms (Frank Sinatra et Howard Hughes notamment pour le lecteur français) ou de « mythes » urbains (le psychopathe, la dope) ou bien mise celle de l’image (antithèse de l’obscurité et de la lumière) ou celle du mysticisme (quelle vie après la mort ?).

Or c’est justement parce qu’il intervient en guise de final plutôt inattendu (et non pour appâter le lecteur) que ce résumé retient et intéresse. D’une certaine manière, il célèbre le passage à la littérature. Ce décalage entre ce que je reconnaissais et une tonalité presque importune laisse peut-être voir, par un raccourci efficace, ce qui se passe en littérature. La « transfiguration du réel » qui s’y joue n’a de prime abord que bien peu à voir avec une mystification. Il s’agit plutôt d’appropriation par médiation. L’auteur ne nous le dit pas, il n’emploie pas le terme de fascination, mais entre ses choix (le collecteur du psychopathe) et les épisodes historiques qu’il mentionne, on devine que son intérêt est au moins nourri et renforcé par les histoires qu’il circule. La dimension plus extraordinaire, qui dote après coup l’exploration du statut d’aventure, n’intervient qu’une fois menée à bien l’expérience, parachevée l’expérience – et alors, seulement alors, apparaît la réalité pleinement merveilleuse.

Apparaît alors transfiguré ce qui sort du caniveau, sans nulle fantasmagorie (ç’eût été un autre roman, possible aussi), mais par le seul soin d’une attention particulière, qui n’est ni l’apanage ni la condition sine qua non de la littérature, mais dont elle reste un dépositaire choisi, notamment lorsqu’elle retrace le chemin, toujours à la fois neuf et ancien, qui nous accote au réel (étrange que ce soutien naisse du mouvement).

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