Menu

Magma, de Lionel-Édouard Martin

14 mai 2013 - Critique, Lectures critiques
Magma, de Lionel-Édouard Martin

Boire seul et triste, aux chandelles – seul et triste. Au moins ça coule, brûle les muqueuses, les anesthésie. Au fond, plus durablement que l’alcool, feu de paille. Là, c’est le feu de chêne, la braise, où mijote l’ivresse, brouillant la cervelle, mais qui nourrit, peut-être mal, mais qui nourrit, comme nourrissent aussi le café, les cigarettes : mal, mais qui nourrit.

Tout le mal de la vie provient des mots, de cette parole bien plus propre à l’homme que n’est le rire, de ces mains tendues pleines de sons, de ces clochettes dont on a plein la bouche et qui tintent à chaque mouvement du corps ou presque.
Sourd-muet, le pot sous le couvercle, par crainte des résonances, hermétique : c’est infirme de cette infirmité que l’on doit vivre une existence heureuse, dans l’autarcie du vide, d’un vide pleinement habitable, enfin, désempli des autres, de leur manie de parler. Ne jamais faire écho, s’abstenir : la Trappe. Vœu de silence, à l’écart. Écrire sans le souci du retour, dans l’anonymat. Que nul jamais ne puisse mettre un visage sur le livre, que le livre n’ait de lèvres ni d’yeux. Comme ceux du haut Moyen Âge dont on ignore les rédacteurs : et leurs livres leur ont survécu, des livres pleins de mots, de chant, mais taiseux des corps qui les ont écrits.
Tandis que là.

En proie à un chagrin d’amour, le narrateur se retire sur la terre de ses ancêtres pour purger cette douleur, voire l’apaiser: à peu de choses près, le sujet de Magma pourrait être celui d’un bluette, sinon que les peines de cœur sont généralement mieux admises chez les jeunes filles que chez les hommes d’âge mûr. Le registre choisi est cependant assez éloigné de l’élégie: le feu et sa brûlure y sont plus présents que l’eau et les larmes et l’exploration des sentiments ne représente que la partie congrue (et tardive) du récit. Au contraire, l’attention du narrateur commence par se focaliser presque exclusivement sur le paysage traversé en train, les rues de la petite ville de son enfance, puis sur son quotidien on ne peut plus banal (on mange, on prend un bain, on boit) dans la maison de famille vide.

Presque exclusivement: car le moindre croquis donne lieu à méditation, plus ou moins douloureuse, faisant ou non référence au « drame » vécu, dont il n’est d’abord donné à voir que les reflets, avant que les circonstances et détails n’en soient peu à peu précisés, non pas pourtant au fil de l’habituel récit d’une histoire d’amour, mais, comme par un détour, à la faveur de telle idée, de tel ou tel mot appliqué au contexte immédiat du narrateur, et dont la charge émotive exploserait alors, comme si la douleur ne pouvait être dite tout de go, encore moins auscultée, mais ne pouvait accéder à l’expression qu’au gré d’un ricochet inattendu.

Aussi le sujet du livre n’est-il pas tant le chagrin d’amour, que ce qu’il implique: dépossession d’un langage, d’un idiome, de cette langue intime particulière à chacun – encore plus à un « romancier, et même un peu poète », comme l’est le narrateur. Au moment de surmonter la douleur, il peut donc dire: «Sortir du balbutiement, recouvrer tes mots qui ne sont pas les siens

Œuvre d’un poète (au moins « un peu »), Magma s’efforce ainsi de réaliser une alchimie du verbe tout à la fois subtile et brutale. Brutale: violence de celui à qui on aurait arraché la langue, nœud dans la gorge étouffant la moindre respiration, poids des mots de l’autre enfermés dans la valise traînée comme un boulet ou parasitant le corps; et en regard,souvenir des mots et corps amoureux avivant la blessure. Mais subtilité, aussi, car ce qui est en jeu ici, c’est la jonction mystérieuse des mots aux corps, de la chair à l’esprit, l’un prenant sur l’autre tour à tour le pas: « chimie d’organes dans la cornue des mots» ou «[S]es mots […], chacun l’hostie, les avalant, communiant par elle, par son corps de mots. Peu importe le sens. » Cette transsubstantiation se joue, sous les yeux du lecteur, dans la mise en œuvre de l’image poétique, mais aussi, dans la réflexion qui s’attarde sur tel vocable, telle expression, voire tel vers inopinément surgi dans l’esprit du narrateur, moment précédant pour ainsi dire la métamorphose poétique, déjà engagé dans le processus, et pourtant infiniment éloigné du surgissement final. L’apaisement, qui n’est réalisé, évidemment, qu’à la fin du roman, s’élabore néanmoins tout du long, chaque phrase étant conquête sur le mutisme, le magma informe des sentiments, et reconquête de soi, mais par là aussi (a)ménageant à l’autre une place où être accueillie, au lieu d’être tour à tour exclue ou imposée, au gré de la douleur.

C’est du moins ce que l’on peut déduire du roman, qui évite cependant de se perdre en de tels détours psychologiques pour, beaucoup plus directement, jouer de la force seule de l’image poétique – se fiant, s’abandonnant presque à la langue, qui semble alors dévider un trop-plein (images, connotations et échos, de jeux de mots où s’empoisonne la douleur, d’impressions fugitives attrapées au vif pour essayer d’obtenir un tableau complet, ou d’encore emprisonnantes répétitions) tout en ouvrant la voie une poésie plus réglée, mesurée et sereine. Pourtant, et là n’est pas la moindre réussite de l’auteur, s’il donne forme au magma, ce dernier n’en perd ni sa chaleur, ni sa part de mystère.

Magma

 

Lionel-Édouard Martin, Magma
publie.net, 2013.

Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer