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21 avril 2012 - Hapax et archives
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« Les paroles s’envolent, les écrits restent. » Évidence consolante : de celles qui vous sautent au visage et cache la vue.

Certaines paroles restent sur le cœur, pesantes de plomb, et bien des pages s’oublient aussitôt tournées, plus vides que légères – au moins auront-elles été lues. On le sait bien, au fond, que ça n’existe que dans les livres, ces vies sauvées de l’oubli par le miracle d’un archiviste, mémorialiste, biographe. L’écrivain vous la tourne en roman de quelques traits de plume. Doivent bien y croire, ceux qui les écrivent. C’est peut-être ce qui me rebute de prime abord dans le motif, cette foi stupide. Quand ça marche quand même, pour moi, c’est qu’il y a autre chose qui se tient, au lieu de seulement retenir.

Puis, au fil du temps, commencer à vieillir. Relire un peu ou plutôt fréquenter certains textes, leur visite, à nouveau, pour tel passage, à la recherche d’une idée précise, sur le souvenir d’un mot, d’une phrase. Au fond, ce que le texte retient, étroitement mêlé à ce qu’il raconte, au creux des lignes, dans le blanc de la trame, c’est le souvenir du lecteur.

Le jeu subtil de l’indépendance du livre-objet, comme achevé avant même l’arrivée du lecteur, et la participation pourtant indispensable de ce dernier, ménagerait cette distance particulière où le passé apparaît, où surgissent les fantômes. Projeté sur la page, un vieux soi sourit, ou plutôt, un vieil ami, assez proche pour vous reconnaître aujourd’hui, sous d’autres apprêts, que l’on retrouve ne croyant, d’abord, retrouver que la grâce d’une phrase. D’autres textes, d’autres expériences l’auront depuis nourrie. Mais c’est bien la mémoire du lecteur qui se cultive ici. Au texte, à l’auteur, ne restent finalement que la vaine gloire. Sous cet angle, la fleur séchée qui s’échappe, la carte postale conservée en marque-page, les grains de sable coincés dans la reliure ont une valeur sensiblement identique à celle du vers le mieux tourné – avec le seul inconvénient d’être parfois trop manifestes pour nous prendre en défaut.

J’ignore quand j’en ai fait l’expérience pour la première fois. (Peut-être, à l’extrême, toutes les lectures suivantes ne sont-elles que le souvenir de la première – la première qui ait marqué, du moins ?) Ne s’agit-il pas juste d’une habitude prise insensiblement ? Est-ce le fin mot de l’histoire, essayer de se reconnaître de les livres, pour se connaître un peu, se rassurer ? Ne serait-ce pas plutôt inquiétant, cette part d’identité éparpillée de livres en livres, et comme recluse ? Quel autre visage dessinerait-elle ? Lequel nous laisse-t-elle ? Ou alors, un « monument »1 personnel, un coffre aux trésors où abriter nos rêves intacts…

 

 


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  1. monumentum : ce qui perpétue le souvenir []
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