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Matière-sujet

16 juillet 2012 - À glaner, Jours
Matière-sujet

Les souks étaient plus larges, plus lumineux qu’à Fez, plus rustiques aussi ; on y sentait moins l’opulence des marchands, davantage le travail des artisans ; la rue des teinturiers me fascinait. La couleur n’y était pas une qualité des choses, mais une substance ; comme l’eau qui devient neige, grêle, glace, givre, vapeur, elle avait ses métamorphoses : le violet, le rouge coulaient liquides dans les ruisseaux ; ils prenaient dans des bassines la consistance d’une crème ; ils avaient le moelleux, la douceur de la laine quand, en forme d’écheveaux, ils séchaient sur des claies. Parmi toutes ces matières, rendues à leur innocence, et que façonnaient d’élémentaires techniques – la laine, le cuivre, le cuir, le bois – il me semblait recommencer les féconds apprentissages de l’enfance.

Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, 1960

J’ai pour Simone de Beauvoir une étrange prédilection, finalement bien peu enthousiaste. J’ai lu avec plaisir, adolescente, ses Mémoires d’une jeune fille rangée, dont j’ai gardé un souvenir assez agréable pour le relire plus tard, ce qui m’arrive très rarement, sans être déçue. Je lis encore avec plaisir, ces temps-ci, La Force de l’âge.  De ces livres, bien des pages sont cornées. Pour une raison ou pour une autre, « je m’y retrouve » très facilement. Cela n’a rien de très original, et l’identification est une illusion comme une autre – peut-être en partie facilitée par le féminisme (lu aussi le Deuxième Sexe et je devais, à 15-16 ans, déjà connaître le fameux « On ne naît pas femme, on le devient »), mais que pare une aura autrement plus riche si j’évoque la première lecture adolescente (elle aurait peut-être plutôt à voir avec le couple mythique Sartre-Beauvoir… dont je ne savais à peu près rien, c’est bien le principe de l’icône). Ce n’est donc pas tant ce sentiment de reconnaissance qui m’arrête, que l’étrange indifférence qui l’accompagne en lieu et place de l’empathie attendue.

Les sensations, les espoirs, les attentes que Simone de Beauvoir livre dans son autobiographie sont limpides et je pourrais les partage, me semble-t-il. Peut-être parce qu’ils ne sont pas tellement originaux, évidemment. Mais surtout, je crois, parce que son style exact et précis m’ennuie, au fond (même s’il se lit tout seul). Reste ainsi ce constat un rien paradoxal : j’ai l’impression de partager une intimité bien plus grande avec Balzac, Beckett, Woolf, Melville, j’en passe (et ne m’aventure parmi les contemporains), qui m’offrent des récit de « pure fiction », qu’avec Simone de Beauvoir, qui raconte sa propre vie par le détail, « est elle-même la matière de son livre » – sans se départir, il est vrai, d’une pudeur presque constante.

Mais non, rien n’y fait. Il y a ce style, sorti de nulle part, qui n’en est pas un, et me détourne de tenter ma chance dans ses fictions. L’identification que je trouve dans les romans ou, aussi bien, dans d’autres autobiographies (l’insupportable Rousseau m’enchante), n’a rien de plus vrai. Mais ce n’est pas tant elle que j’y goûte (on se complaît à ces reflets), que le style qui la porte et où, véritablement, l’auteur me semble partager quelque chose (que ce soit chose familière ou étonnante, avantageuse ou humiliante) : les intonations, les modulations d’un style me semble « recréer » une personnalité bien autrement  identifiable que par le minutieux récit d’une vie, intégrât-elle l’histoire de sa pensée. L’identification n’en perd pas toutes ses séductions ; j’éprouverai toutefois un plaisir plus intense à lire Faulkner qu’à apprendre que je partage l’enthousiasme pour cette œuvre avec Beauvoir Par son style (au sens le plus large du terme), l’écrivain m’invite pour ainsi dire dans sa conversation, je suis prise dans la chaleur de sa voix, je vois sur le vif le mouvement de sa pensée – d’où ce terme, intimité, qui s’impose sous ma plume et que, malgré l’absence de la moindre réciprocité, je crois assez exact. .

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