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Mère nourricière : Madame de Hermet

24 octobre 2009 - Hapax et archives
Mère nourricière : Madame de Hermet

Madame Hermet. Trois fois rien : un ton direct, qui pose d’emblée la fascination « Les fous m’attirent » et la source de cette fascination « Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s’abattent, s’écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien l’arrête. Pour eux tout arrive et tout peut arriver. », qui prépare l’anecdote ; un ordre ingénieux, qui nous présente d’abord cette femme et sa torture imaginaire, qui prête à la fois par sa naïveté et sa futilité, ensuite seulement les causes, terribles, de sa folie ; un pathos caricatural, où l’enfant agonise héroïquement loin d’une mère confite d’égoïsme frivole.

« On voulut la traîner, mais elle tenait à pleines mains les barreaux et poussait de telles plaintes que les passants, dans la rue, levaient la tête. Et le mourant attendait, les yeux tournés vers cette fenêtre, il attendait, pour mourir, qu’il eût vu une dernière fois la figure douce et bien-aimée, le visage sacré de sa mère.

Il attendit longtemps, et la nuit vint. Alors il se retourna vers le mur et ne prononça plus une parole. »

Et immédiatement après, le couperet de la dernière phrase : « Quand le jour parut, il était mort. Le lendemain, elle était folle. »

Ce récit eut sur moi un effet puissant. J’avais 13 ou 14 ans, je le lus pour l’école, avec d’autres contes fantastiques de Maupassant. Devoir d’explication de texte, qui me parut difficile et que j’avais envie de franchir comme un obstacle.

Étrange choix de Maupassant. Il écrit des fous « Eux seuls peuvent être heureux sur la terre, car, pour eux, la Réalité n’existe plus », et nous illustre son propos par les affres que vit une femme –certes pour escamoter une réalité qui serait encore plus insupportable, mais ce n’en est pas une incompréhensible douleur qu’il nous décrit d’abord.

Plus étrange encore qu’il m’ait si aisément convaincue, d’une conviction qui dure aujourd’hui, et que je puis aujourd’hui m’expliquer, mais qui me semblent avoir été alors hors de ma portée.

Cela répondait-il à ma profonde suspicion à l’égard de la « réalité », quand chacun la vit, donc la perçoit et la pense d’une manière différente, à l’autre incompréhensible, quand elle n’est jamais identique non seulement de l’un à l’autre, mais même de soi à soi ? À cette espèce de pudeur, qui m’entraînerait à pardonner les plus horribles crimes sous le prétexte, qui me reste cher bien qu’il soit fallacieux, que l’on ne sait ce qui se passe dans la tête des gens, et que, si l’on essayait de comprendre, si l’on se mettait à leur place, le jugement ne saurait être tranché ? Et il est d’ailleurs curieux que cette nouvelle, si grossièrement morale, où le crime est puni, la folie son châtiment, me paraisse presque amoral. Ma propre limite, sans doute, car il vient me confirmer dans la confortable opinion que nous sommes nos propres juges, et des plus impitoyables – et je n’en démords pas, quand bien même je devrais objectivement savoir que j’ai tort.

Rencontrai-je dans ce texte un obscur écho à mes perplexités ? Je crois plutôt qu’il les fonda.

J’oubliai cette nouvelle – je ne l’ai jamais conseillée à personne, et j’en avais oublié le titre. J’associe Maupassant à Bel-Ami plus qu’à Madame Hermet, et à Une vie, qui m’ennuya. Maupassant est même, sans doute, le plus grand absent de ma constellation littéraire intime.

Et pourtant, je ne l’ai jamais oubliée. Toujours elle me servit d’exemple quand j’évoquais la folie, et sa compagne, la réalité. J’ai dû la raconter cent fois – du moins, raconter ce que je m’en rappelais, une idée vague, que la folie était heureuse, et cette femme qui devenait folle plutôt que de se souvenir qu’elle avait laissé mourir son enfant.

Si je jette un coup d’œil sur certains de mes plus grand enthousiasmes, je trouve l’Histoire de la folie à l’âge classique – parenté évidente, et que je lus quand j’avais déjà agglutiné une ou deux idées dans ma caboche ; et Claude Simon, sa description d’une réalité méconnaissable, désavouée, qui me parlait avec une étonnante évidence, au-delà de sa réputation d’auteur difficile. La filiation intime me paraîtrait incohérente sans doute, si je ne la sentais si vivace.

Madame Hermet pour moi est à peine de la littérature. Je puis bien sûr en parler comme je parlerais de n’importe que l’autre texte. Mais la trace que j’en garde n’a rien d’un souvenir « littéraire ». Je suis incapable de le penser indépendamment de moi, indépendamment de sa lecture. Je suis assez encline à croire que ce texte est mineur, et pourtant, contre le soupçon qui ferait craindre que les livres ne sont que des mots, ne sont pas réels, ne sont pas « la vraie vie », le seul souvenir de cette lecture agit comme la plus puissante évidence, elle est bel et bien une expérience, aussi concrète qu’un premier baiser – parfois plus.

L’écrivain et son lecteur, malgré tous les réalismes, vivent bien eux aussi « dans le pays illimité de la fantaisie ». Mais la Réalité pour eux aussi existe, ils y participent et la font – comme les autres, comme les fous, et c’est effectivement heureux !

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