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Mule Noyre, Frémissements: à quai

31 octobre 2014 - Critique
Mule Noyre, Frémissements: à quai

Texte repris dans le cadre de la dissémination «C’est repo­sant un écri­vain, sou­vent, ça écoute beaucoup» organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blogs de l’auteur: 

Sous le pseudonyme Mule Noyre, l’auteur des deux blogs réunit depuis 2012 instantanés audio (sons du quotidien) et visuels (photographies). Cette saisie du réel ne va (évidemment ?) pas sans mots : légendes en quelques mots, parfois sous forme de citations, pour les photos de carrés mémoire, textes plus longs, explicitant les échos, pour les sons de frémissements.

à quai

Nous sommes muets, car sourds, la plupart du temps, faute de pensée, par trop de peur.

Ce mercredi matin, planté sur le quai, j’étais l’un des éléments vibrants de la scène. J’aurais pu croire que ce bourdonnement lancinant, ce lourd balayement de pale, venait de moi. La fatigue, l’appréhension, faisaient battre mes tempes et la gare toute entière sonnait à l’unisson.

Enfant, marchant dans les rues, je lançais des gestes magiques, furtifs, connus de moi seul, par lesquels j’animais cette vie qui me cernait — l’ouverture d’une porte, l’arrêt d’une auto, le déclenchement d’un feu, le mouvement frissonnant des feuilles, l’envol d’un oiseau. Je n’étais pas dupe mais goûtais pleinement cette illusion. Je pouvais encore croire que j’aurais — sans doute pas tout de suite mais au moins un jour — main sur les choses. J’attendais impatiemment l’âge adulte, que j’espérais être celui du savoir et du contrôle. Mes garçons aujourd’hui font de même.

J’étais redevenu enfant, ce mercredi matin, et me rassurais en découpant la scène, sans un geste, par le regard et les oreilles. J’ai appris en grandissant à serrer ce que je vois en différentes valeurs de plan, à les organiser, à en faire récit. J’ai appris à distinguer les différentes composantes du son ambiant, à les cueillir pour les doser à ma guise. Je maintiens ainsi, coûte que coûte, plein d’espoir, l’utopie d’un changement toujours à portée de main.

Il s’en serait fallu de peu, sur ce quai, pour me faire croire que j’animais la scène. Le train de 8h36 était encore virtuel à 8h45, une annonce dans les haut-parleurs, un retard. J’ai eu tout le temps d’observer, découper, recomposer. Cet ensemble simple, grave, rythmé, aurait pu être une base de travail si n’était passée au premier plan cette verrue soudaine, politesse doucereuse, cette voix synthétique, maladroitement coupée, qui ne dit que l’absence et le refus de l’autre.

J’aime les constructions en rupture qui créent interstices, complexité, vie. Avec l’âge adulte n’est pas venu le contrôle mais la conscience que l’incontrôlable est autant inquiétant que vital. Cette voix toujours la même, à toute heure, en toute gare, est fausse égalité, distance apeurée, négation de la vie. Si j’avais eu à choisir un son pour m’extirper de ma ronronnante fatigue, j’aurais commencé par un silence soudain, un vent léger, suivi d’une voix hésitante, inconnue, adressée et proche, qui ouvre un monde et m’entraîne ailleurs.

Images et sons m’ont sauvé en un temps où les mots ne venaient plus à ma bouche. Brisant l’adolescence, la mort du père m’avait rendu muet. J’étais courageux, disait-on, digne et muet. J’enfouissais ma terreur dans le silence et les sourires. On confond trop souvent tétanie et dignité. On admire ce qui n’est qu’une muette implosion.

Les mots reviennent peu à peu. C’est un lent travail et je suis patient. Retrouver parole distincte m’a pris presque autant d’années que de grandir jusqu’à la mort du père. J’ai déjà vécu au moins deux vies. Le fil des mots est ténu. L’aphasie guette toujours, repli privilégié.

La chatte de la maison se terre sous le lit au moindre bruit suspect, il en faut peu pour que mes mots se terrent sous la langue. Mes mots s’absentent encore, aujourd’hui, si trop de tension. L’habitude, l’agacement, n’y font rien. On ne contrôle pas. Seuls restent alors les tremblements.

Source: Mule Noyre, «à quai», frémissements2013
Creative Commons BY-NC-SA

Lecture

J’ai choisi frémissements à peine lu le sujet offert par Serge Marcel Roche, comme une évidence – mal vue d’abord, comme toute évidence. Point de parole, dans ce qu’accueille Mule Noyre. Le réel brut, semblerait-il, qui semble ne pas laisser grand-chose à écouter, permet tout juste d’entendre. 

Et s’il y a tout de même une voix, comme ici, elle est fausse, ses paroles, creuses: « Cette verrue soudaine, politesse doucereuse, cette voix synthétique, maladroitement coupée, qui ne dit que l’absence et le refus de l’autre », « Cette voix toujours la même, à toute heure, en toute gare, est fausse égalité, distance apeurée, négation de la vie ». Décor aseptisé, qui n’aurait rien à dire – comme peut-être la photo, l’autre versant de cette mémoire, a pu paraître d’abord simple redondance, au statut artistique contesté. A-t-elle déjà habitué notre œil à voir un peu mieux le réel, si quelques mots suffisent à la commenter, là où les instantanés sonores appellent encore un commentaire plus ample ?

La matière de frémissements est minimale, pauvre presque. Mule Noyre s’attache ici à un réel décevant, le quotidien dans ce qu’il a de plus inintéressant et qui pourtant nous égratigne très sûrement chair et couenne. Plutôt que de l’évacuer, il le décrit assez minutieusement pour se l’approprier : « J’aurais pu croire que ce bourdonnement lancinant, ce lourd balayement de pale, venait de moi. La fatigue, l’appréhension, faisaient battre mes tempes et la gare toute entière sonnait à l’unisson. » La fusion a bien lieu, les sons énumérés dans le texte sont devenus une métaphore de la fatigue, qui n’aurait plus besoin d’être mentionnée  pour apparaître lorsqu’ils sont évoqués. Peut-être même cette correspondance est-elle si parfaite que ces sons suffiront ensuite à réveiller, même fugitive, cette fatigue particulière que l’on éprouve sur le quai d’une gare, en attendant son train. Cette « unisson » n’est en fait que le prolongement de la magie illusoire et consciente de l’enfance, qui attend d’« avoir main sur les choses », sur le monde. Le degré d’attention exigé pour animer, fût-ce par feinte,  portes, automobiles, feux, oiseaux et feuilles n’est assurément pas moindre que pour écouter la fatigue à quai.

Même « utopie » également, s’il s’agit de contrôler le monde. Mais ce n’est pas réellement le sujet, au fond.
« Serrer ce que [l’on voit] en différentes valeurs de plan», « organiser », « faire récit » revient moins à maîtriser le monde qu’à s’y faire une place, voire à l’inventer. Ces sons dont il déplore l’absence, « un silence soudain, un vent léger, suivi d’une voix hésitante, inconnue, adressée et proche, qui ouvre un monde et m’entraîne ailleurs », Mule Noyre a assez écouté auparavant pour les recréer et les offrir aux lecteurs qui, après avoir reconnu le bruit de leur fatigue, découvrent maintenant les notes du repos.

Alors non, malgré tout, ni utopie ni illusion, même s’il faut bien les marteler pour s’en garder, même si à l’instant de s’échapper pour de bon dans le rêve résonne une voix trop synthétique qui vous écorche les oreilles de ne rien vous donner à écouter. L’unisson qui ouvre le texte est ressenti et transmis, rendue possible par cette porosité même qui menace à tout instant de le rompre d’une fausse note : sons et images accueillis dans le silence, dans l’aphasie, aussi bien dans la faiblesse et le désarroi, modèlent aussi une autre voix, comme si faire place au monde revenait à s’y faire une place et se taire, à pouvoir parler, en un échange toujours un peu risqué – la chatte ne s’y trompe pas.

Intermittence, battement « autant inquiétant que vital ».

 

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