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Murs murs

26 mai 2012 - Critique, Lectures critiques
Murs murs

« Aux cris, aux sifflets, il préférait le chant lointain et fortuit de la poésie. »

Si les murs avaient, non pas des oreilles, mais une langue, ce que nous entendrions en les longeant ressemblerait peut-être à ce que Raymond Bozier nous donne à lire dans ces pages où il explore leurs architectures réelles et imaginaires, à partir de définitions du dictionnaire. Dans les murs, il y a tout l’homme ; l’auteur feint de se contenter de leur donner la parole, seul attribut qui leur aurait manqué.

S’ouvre ainsi une étrange suite de métaphores et métamorphoses, au fil desquelles les murs ne se débarrassent jamais de quelque chose d’assez sombrement humain, dont il atteste tout en le fossilisant – matérialisant le passé sous une forme plus ou moins angoissante. Car cette matière est encore éminemment sociale et politique, puisque les murs érigés en guise de protection deviennent eux-mêmes menaces par leur prolifération même : pour suivre le dictionnaire, ils propagent séparations « propre » (mur de Berlin) et « figurée » (mur de l’argent) entre l’homme et le monde, l’homme et l’homme. Rien d’étonnant dès lors à ce que les retrouvailles intra muros prennent des allures de cauchemars, au gré de fusions plus inquiétantes que nostalgiques… Ces murs densément peuplés deviennent en effet, par la plume de l’auteur, mouvants et poreux. S’ils se font mémoire et symboles, c’est que le texte, tout aussi aisément, adopte tour à tour le ton de l’essai inspiré ou de la satire, plus souvent celui de l’anecdote à valeur de parabole ou du récit fantastique, parfois celui de la poésie. Les définitions qui jalonnent le texte acquièrent insensiblement une portée nouvelle, où se laisse sentir la façon dont les mots, même réduits à leur sens « objectif », outils de la tribu humaine, induisent une vision du monde précise et dangereusement close.

Il en naît une subtile symbiose entre le texte et son objet, le langage et le mur, tout deux construits par l’homme, et un discret parallèle s’établit entre eux : les fantômes qu’abritent nos murs ne sont sans doute guère éloignés des ombres de Beckett ou de Kafka qui planent parmi d’autres sur ces pages et la page de caractères devient mur, ici ou là réduite à quelques briques, suite de mots ou de caractères faisant bloc, que l’on peut même réduire au binaire 0 1. L’assimilation est d’autant plus aisée que les photographies couchées sur le papier (numérique) qui accompagnent le texte incitent le regard à en prolonger la rêverie douce-amère et à rendre aux mots une signification plus ouverte. De cette rêverie, et de la poésie distillée en sourdine par le texte, viendront peut-être la force et le bonheur de résister aux Sisyphes. 

Extrait

« Après une longue marche solitaire, un mur lui apparut. Un mur gigantesque composé de piliers reliés par des poutres et dressé au cœur d’un paysage désertique et plat où ne subsistaient que des buissons épars agités par un vent détestable et chargé de poussières. Et il n’y avait rien d’autre aux alentours que cette immensité verticale et froide profilée sur le ciel et empêchant toute avancée. Lassé de subir les agressions du vent et désireux de reprendre son souffle, le voyageur exténué décida de s’abriter contre le mur. À peine fut-il accroupi au pied de la muraille qu’il entendit, venant de l’intérieur, un murmure, comme si des êtres emmurés, devinant sa présence et pris de frénésie, avaient soudain voulu échapper à l’étreinte du ciment, briser la gangue épaisse et dure qui les couvrait et les empêchait d’aller librement. »

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