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Nila Kazar : Réécrire, coécrire, écrire pour

25 mars 2017 - Critique
Nila Kazar : Réécrire, coécrire, écrire pour

Texte repris dans le cadre de la dissémination « Le travail invisible » organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blog de l’auteur: Bazar Kazar
Livres : Le Manuscrit et la Mort ; Les Rivières fantômes.

Nila Kazar parcourt le monde de l’édition, l’ancien et le nouveau, et surtout la mutation de l’un à l’autre, dont elle est le parfait exemple : comme elle l’explique dans « Qui & quoi », où elle présente sa personne et son blog, elle n’en est venue au numérique qu’après une longue expérience dans l’édition traditionnelle. Elle peut ainsi régaler son lecteur non seulement de copieuses infos, mais aussi d’une ribambelle d’anecdotes, sans compter les liens vers des lectures complémentaires, le tout dispensé dans une prose alerte et drôle, même quand le sujet l’est moins. C’est le cas pour le texte retenu ici, qui s’intéresse au travail du nègre littéraire, l’invisible de bon nombre de livres.

Réécrire, coécrire, écrire pour

Longtemps j’ai été le Janus à deux têtes, à la fois artiste et professionnelle, que je décris ici. Puis de nouvelles têtes me sont poussées, celles des auteurs que je co- ou ré-écrivais. Si bien qu’aujourd’hui, je ressemble un peu à ça. =>
En plus joli, bien sûr.

« Prête-moi ta plume, mon ami Pierrot », dit la chanson. C’est fou, le nombre d’auteurs qui ont besoin d’un ami Pierrot ! Certains affirment, telle Armelle Brusq, réalisatrice du documentaire Les Nègres, l’écriture en douce (2011), que « près d’un tiers des livres publiés en France ont une paternité peu claire ».

Comment vérifier ce chiffre ? Tout cela reste très discret, évidemment. Quoique de moins en moins, comme en témoignent divers livres où des ghostwriters font leur coming-out (par ex. Bruno Tessarech dans Art nègre, Dan Franck dans Roman nègre, etc.). À force de traîner mes guêtres dans le milieu des lettres, j’ai entendu beaucoup de choses. Et pour ma part, je peux au moins affirmer que, bien que je n’aie jamais été ré-écrite moi-même, j’ai pas mal ré-écrit les autres, en étant ou pas créditée au générique.

Il y a de gros besoins dans ce domaine, c’est certain. J’ai obtenu mes premières commandes très jeune, comme je l’ai raconté . Aucune formation, peu d’expérience. Ça paraît incroyable, je sais. Peut-être que savoir écrire d’instinct vous permet aussi de savoir ré-écrire d’instinct ? Un truc qui s’appellerait le talent, quoi ? Je n’en sais rien, je ne veux pas m’avancer sur ce terrain. Ce que je crois, c’est que les compétences artisanales que nécessite la ré-écriture vont de pair avec la création artistique. Tout simplement parce que écrire de la bonne littérature implique aussi un grand savoir-faire.

Preuve en est que sans cela, la pédagogie de l’écriture serait impossible, puisque seul le savoir-faire peut faire l’objet d’une transmission. Je mène des ateliers et des cours de créa’ litt’ depuis 25 ans, et je sais que la pédagogie de l’écriture n’est pas un vain mot. On n’enseigne pas le talent, encore qu’on puisse l’aider à se révéler dans le contexte d’un atelier, grâce à la confiance acquise au contact des autres et à l’exemple tellement inspirant du Maître ; mais on peut améliorer beaucoup d’aspects en pratiquant l’écriture accompagnée. Même si de nombreux auteurs établis se refusent à l’admettre et préfèrent miser sur la grâce qui descend des cieux (flapflapflap) pour se poser sur leur front d’élu (plonk), faisant jaillir d’eux des chefs d’œuvre aussi époustouflants que la scissiparité chez les paramécies [qui ne sont là que pour l’allitération, hop, les voilà reparties].

Bref. « Max Gallo, François Furet, Érik Orsenna… Tous sont passés par la case nègre littéraire. Octave Mirbeau et Lovecraft prêtaient également leur plume pour arrondir leurs fins de mois », poursuit Armelle Brusq. Côté statut et finances, les usages ont évolué depuis Maquet, Colette et consorts. Autrefois les nègres d’édition ne voyaient jamais leur nom mentionné dans le livre, aujourd’hui il l’est souvent, dans la formule consacrée « en collaboration avec ». Autrefois ils touchaient un forfait pour solde de tout compte, ce qui, en cas de best-seller inattendu, était injuste et frustrant ; aujourd’hui ils peuvent négocier un pourcentage quand un succès est en vue. J’obtiens jusqu’à 5 % dans certains cas.

Je connais une demi-douzaine d’écrivains qui font ce genre de jobs mercenaires pour financer leurs propres œuvres. Tous sont très talentueux et produisent une littérature exigeante. Dans le monde merveilleux qui est le nôtre, s’ils publiaient uniquement sous leur propre nom, au mieux ils végéteraient comme mid-listers, au pire ils accumuleraient les inédits, finiraient par arrêter d’écrire et crèveraient à petit feu. Alors qu’en tant que nègres, ils sont bien payés… Difficile de résister à l’appel déchirant des factures, n’est-ce pas ? Voilà comment on se laisse happer par la spirale infernale. J’ai un ami nègre qui n’écrit quasiment plus pour lui-même, alors qu’il a eu un grand prix littéraire.

On ne peut nier qu’il existe un problème éthique dans cette exploitation éhontée du talent par… quoi, au fait ? Eh bien, par des marques. Car les auteurs qui signent des livres écrits par d’autres sont davantage des marques que des écrivains. Et leurs ouvrages, davantage des produits que des livres. Certaines œuvres complètes sont rédigées par un unique soutier de l’édition, pour que le style soit homogène (c’est plus crédible). On peut aussi admirer des bibliographies qui tutoient la centaine de titres, attribuées à des célébrités médiatiques bien trop occupées à faire parler d’elles pour écrire, quand bien même elles en seraient capables (ça arrive).

Mais la plupart du temps, les nègres travaillent avec des gens qui sont tout à fait incapables d’écrire : stars du sport ou de la téléréalité, etc. Si bien que l’industrie et le marché du livre sont les moteurs d’une vaste entreprise de tromperie sur la marchandise. (J’évite de trop développer ce point avec mes étudiantes en édition, je me suis rendu compte que cela les dégoûtait. Elles sont jeunes et ont besoin de croire à la noblesse du métier…) Étrange monde que celui où les gens de talent le consument au service des gens de réputation, non ?

Interrogé sur ce qui a pu l’amener à devenir nègre, un ami m’a confié ceci : « Quand j’étais enfant, il y avait une bibliothèque vitrée chez mes grands-parents, fermée à clé. Dedans, les livres reliés en cuir me semblaient des trésors magnifiques. Je ne voyais que les dos, j’étais trop petit pour déchiffrer les titres dorés de la dernière rangée, mais j’étais fasciné. Interdiction d’y toucher, malgré mes supplications. J’en mourais d’envie, c’était une obsession. Et je me souviens d’avoir pensé : bon, puisque je n’ai pas le droit de les lire, je les écrirai moi-même. J’écrirai pour connaître ces livres-là, et puis tous les autres… Plus tard, j’ai commencé à me dire : je pourrais peut-être écrire aussi les miens propres ? C’est ce que je fais aujourd’hui, sans avoir changé d’intention : je les écris pour les connaître. »

Je trouve ça très beau, pas vous ?
Plus beau que les paramécies, en tout cas.

Pour découvrir d’autres témoignages sur le métier et les motivations des nègres d’édition, je vous recommande vivement la revue le Tigre, qui a recueilli des interviews passionnantes, et assez terrifiantes.

Quant à moi, je ne suis pas un nègre d’édition à 100 %, puisque je me suis toujours refusée à écrire en lieu et place de X. Pas du tout pour des raisons morales, mais parce que je ne voulais pas dépasser un certain seuil d’investissement, afin de préserver ma propre écriture. Ce qui s’est avéré être à l’usage un sacré jeu d’équilibriste… Pour moi, la ré-écriture s’apparente à de l’ébénisterie, alors que la co-écriture s’apparente à de la charpenterie suivie de menuiserie.

À ce stade, vous allez tenter de m’arracher des noms. Je vous connais, mes canailles ! « Pour qui tu écris ? Allez, raconte ! » Mais je ne peux pas vous le dire, secret professionnel ! Je risquerais de perdre mes commanditaires. Pour vous consoler, voilà des anecdotes authentiques :

  • Invité pour parler de son livre à la télé, l’auteur affolé appelle son nègre au dernier moment pour se faire briefer sur son contenu, car il n’a pas jugé utile de le lire…
  • Une auteure, fabriquée de toutes pièces et sur mesure par un « grand » éditeur en prévision d’un événement littéraire à venir, se persuade tellement d’écrire elle-même qu’elle fait tout un cinoche avec ses fans lors des séances de dédicaces…

Deux mésaventures récentes m’ont inspiré les vignettes qui suivent (où je me vouvoie, car je mérite tout mon respect). C’est LE PLUS DE BAZAR KAZAR !

Vous ré-écrivez le témoignage d’un jeune homme. Pour cela vous utilisez tout votre savoir-faire. À vos yeux cet artisanat est noble, bien que vous le distinguiez sans ambiguïté de l’art que vous pratiquez aussi. En tant qu’artisan vous ne devenez pas quelqu’un d’autre. Les mêmes principes prévalent, la même exigence.
Et voilà que vous découvrez par hasard, tout près de finir l’ouvrage, que l’auteur présumé, qui a insisté pour voir son nom seul figurer sur l’ouvrage à venir, est un plagiaire. Vous vous en doutiez depuis quelque temps, d’ailleurs. C’est précisément votre connaissance intime de la langue écrite qui vous a permis de repérer ce grain différent, ce passage trop maîtrisé, qui détonent dans un texte mal ficelé.
Or ces passages qui détonent, ces plagiats, vous les avez déjà ré-écrits, lissés, peaufinés, dans le but d’unifier la voix de l’auteur. Un énorme travail a été effectué, qui fait de vous la complice involontaire de l’entreprise de tricherie. Par conscience professionnelle, vous avez effacé les traces des méfaits d’un autre…
Plus tard, lors d’un échange de mails à ce sujet : « Vous vous êtes engagée par contrat à ce que votre version ne s’écarte pas trop de la mienne », vous rappelle le petit effronté. Sidérée par son impudence, vous n’avez pas l’esprit de répliquer du tac-au-tac : « D’accord, mais veuillez préciser du texte de qui il convient de ne pas s’écarter ?! 

En fait, il y a de nombreuses corrélations entre plagiat et négriage, comme en témoigne cet excellent article. Deuxième vignette :

Vous achevez la ré-écriture d’un récit dont l’auteur est une actrice, mince, grande et blonde à souhait. Problème : elle est convaincue d’être aussi écrivain. Les mois passant, elle n’a toujours pas admis que vous soyez chargée de remettre en forme ses propos. Elle veut à tout prix ré-écrire ce que vous avez ré-écrit. C’est une situation compliquée à résoudre. De plus, elle veut intégrer au livre tous ses poèmes de CM1. Impossible de l’en faire démordre, et comment lui dire que ses rimes sont atrocement cucul-la-praline ?
Elle vit dans un fantasme, on ne peut lutter contre cela. Surtout que l’éditeur flatte ce fantasme, vous coinçant dans une injonction contradictoire : ré-écrire absolument tout, mais sans qu’elle s’en aperçoive. Cela risquerait de dégonfler son ego, et il veut s’épargner les ennuis. Elle est si capricieuse, il a peur qu’elle rompe le contrat au dernier moment…
Entre autres perles du manuscrit original, vous avez coupé celle-ci : « Je crois que mon esprit mathématique d’ingénieur trouve en la poésie le parfait allié de mon esprit artistique et bohème de comédienne, d’écrivaine et de rêveuse. » Voilà comment elle se voit ! Et celle-là : « Je choisis de me concentrer sur ma carrière de comédienne dans mes années de jeunesse, songeant que je pourrai toujours écrire et être publiée quand je serai vieille et moche. » Mot pour mot, promis-juré…

Pour une belle rencontre humaine, combien de chieuses et de truqueurs de ce genre ?

Nila Kazar, « Réécrire, coécrire, écrire pour », sur Bazar Kazar, 20 juin 2016.

En lisant

Travail caché, qu’il s’agit de rendre invisible pour le lecteur, voire pour l’auteur prétendu, et où l’identité entre l’homme et l’écrivain devient pure fiction. Multiplication des fictions, d’ailleurs, de leurs paradoxes et de leurs mensonges : au-delà de l’histoire que se raconte celle qui se croit poète, au-delà même du retournement où le vécu de l’un, valeur authentique-véridique pour espèces sonnantes trébuchantes, ne peut effectivement être monnayé que de devenir fiction de son nègre, le travail de ce dernier semble réaliser, de façon plus troublante, la fiction de sa propre disparition. Il n’y a pas besoin d’être auteur pour être auteur, il suffit que quelqu’un écrive pour vous, un quelqu’un qui, idéalement, restera dans l’ombre, comme si le travail d’écriture, pis qu’invisible, était inexistant. Et le fameux argument d’autorité, toujours un peu suspect, ici s’inverse. C’est le nom qui vend, par l’auteur, et l’on achètera aveuglément sur le crédit accordé à ce nom, dans une indifférence totale pour celui qui a effectivement travaillé. Pur marketing, en effet…

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