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les ombres grêles de son passé

8 novembre 2014 - Passages
les ombres grêles de son passé

[Texte source] _ [Embranchements]

Les visages s’effacent, à peine le temps passe-t-il, les visages ont foutu le camp, l’éponge de la mémoire vous les absorbe bien comme il faut, goulûment il les avale, l’oubli, n’en laisse que quelques ectoplasmes, à peine des formes, des idées plutôt, et qui se débinent encore, qui se dépiautent en douce, planquées sous de grands mots, de vastes silences qu’on dit encore plus éloquents, ben voyons, et on n’y regarde plus de si près, l’habitude aidant et avec la vie qui pousse par derrière, pressée pressée de prendre la place du souvenir aux chers disparus, ça s’effiloche en guenilles jusqu’à ce qu’il ne reste rien, ou peut-être si, le prénom seul, désincarné, à mitonner aux petits oignons, mûri pour la mélancolie larme-à-l’œil, arrivé à ce point n’importe lequel fera l’affaire, Marie ou bien Mélanie, Élisabeth, Jeanne, Brenda, Ariane, Gaëlle…

« Bon pour les bégueules, » elle disait, « la douceur des regrets. »

Et lui file droit, il fend la brume louche de ce qui s’est carapaté sans qu’il puisse le retenir. Pas sûr que ça se résume à escamoter le passé, on y trouve son confort, dans les nébulosités vagues, on s’y peint en beau, grand sensible à l’âme délicate comme une rosière, on s’y voit tout auréolé de grandeur tragico-couillonne, alors on jurerait pas que ce soit tellement plus honnête leur devoir de mémoire, il a pensé peut-être, longtemps auparavant, avant de foncer tout droit, et puis merde à qui prend ça pour des œillères, se tordre le cou mènerait plutôt moins loin, pas vrai ?

Possible qu’il ait pensé tout ça, possible même si, possible puisque : on l’esquive pas, la grande claque qui vous rabat le caquet du souvenir aussi bien que de l’oubli, vous écarquille les yeux et vous frappe au cœur, quand tout, d’un coup, s’arrête net et, que derrière, le reste, le quotidien et son char, la vie comme on dit, se relancent de traviole, rétifs avec vous en travers de la gorge, vous et votre moral abattu d’un trait et pour longtemps, plus longtemps que raisonnable, en tout cas, parce qu’elle a beau lessiver à grande eau, la mémoire, elle n’en a jamais fini, s’il surnage mieux qu’un prénom, s’il reste un regard.

Un regard, un seul, ce vrai regard qui vous redonne le nord, et le paysage entier, et le voyage complet, qui vous rend le visage en se fichant du prénom tout pareil que s’il l’inventait sur mesure, le regard puis le visage et ensemble l’élan que vous étiez. Un vrai regard en zénith à vous faire chaud au cœur de reconnaissance, du bonheur pur sucre garanti, que vous en ririez à gorge déployée, bien franchement, du bon tour qu’elle vous joue, la vie, si seulement aussi sec ça ne vous clouait pas le bec, le rappel que c’est du passé, et ça vous laisse sonné, tout esquinté de sentir ce que ça veut dire, passé, vous z’y êtes plus…

L’éclair console-t-il ?
Il peut bien tracer, notre bonhomme, il n’y échappera pas.

Il faudrait doucement cueillir l’ombre du passé qui glisse sous ses semelles pour voir quels regards de ces deux-là, de ces deux autres, jadis la tissa. 

Photo: April Moore-Harris, Rails Water Weeds, Creative Commons BY-NC-ND

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