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où les pas n’en finissent pas de se répercuter

22 février 2015 - Passages
où les pas n’en finissent pas de se répercuter

[Texte source] _ [Embranchements]

À chaque pas répondent mille échos.

La semelle quitte le sol et dans son sillage s’envolent la nuée papillonnante des rêves tout éveillé, la nuit est claire, la lune pleine badigeonne de craie les façades silencieuses qui bordent le fleuve, s’y noie en une éclaboussure de reflets, les étoiles tintent dans le silence que feutre la rumeur de la ville, déjà assoupie. Ils sont jeunes, vaste les rues, tour à tour allègre et tendre leur marche au grand air après le confinement de la salle de cinéma. Ils avaient vu film de passion terrible et sombre. Qu’en avaient-ils compris ? Ils l’avaient déjà oublié. Il tenait dans la sienne la main chaude de Constance, éclairait son sourire au sien, ils échangeaient des mots dont le sens importait peu, des baisers légers qui s’attardaient, s’arrêtaient puis repartaient. Leur pas sonnait dans les quartiers résidentiels dont il troublait à peine le sommeil, leur pas dansait dans les rues écartées et calmes, leur pas chantait sur les pavés. La nuit n’était pas vieille, ils étaient plus jeunes encore, seuls dans la cité qui s’ouvrait devant eux.

Les échos emplissent la nuit ; la creusent.

Au ciel gelé de février s’échappaient par les fenêtres entrouvertes lumière et musique, mêlée à des tintements de verres, un brouhaha de conversations ponctué de rires et, pour d’autres sans doute, un nuage d’ivresse et de fumée, tableau auquel il dut bien d’abord prendre part, quand l’attente était joyeuse encore, mais qui lui demeure désormais radicalement étranger, dont il a été rapidement exclu alors qu’avec le passage d’une heure après l’autre grandissait une impatience de plus en plus inquiète, si bien que tout a fini par disparaître de sa mémoire, entre l’accueil des premiers invités, supposé plus que remémoré et, une dizaine d’heures plus tard, tout sauf dans le combiné des sonneries retentissant dans le vide, sa marche paniquée dans les rues vides d’une ville au petit jour.Il n’avait pas conscience d’être épuisé, il s’était jeté dehors et tout le poids de la fatigue était tombé. L’urgence le talonnait, la crainte d’un désastre imminent, advenu, il marchait, courait, il volait extraordinairement léger,  son corps fendait l’espace, propulsé par le tumulte des pensées qui la nuit entière s’étaient heurtées contre l’impuissance, enfin lâchées, et dont il ne savait plus rien mais qui le poussaient en avant comme une bête affolée.

Avec l’écho se déforme le pas. 

La timide lueur du soleil s’épanchait avec une douceur incompréhensible, les immeubles bourgeois alignaient des façades proprettes de carton-pâte, tout comme la chaussée et les trottoirs au bitume ridiculement désert. Seul l’air vif qui lui piquait les joues semblait réel, le reste défilait hors de portée, tout à la fois coloré et plat, la ville sonnait faux, rendait le son creux du toc, et à la fin lui-même se sentait vide et creux, tel un pantin, un bonhomme de fer-blanc trimballé cahin-caha qui pousse une porte, gravit des marches, appuie sur un bouton de sonnette, écoute son tintement de jouet, puis le silence, appuie encore et écoute et attend encore puis s’en va, creux et vide, se fiant aux seuls automatismes qui le conduisent chez lui en évitant toute pensée. 

Il n’en sait plus rien, de ces trajets, ni des heures qui ont suivi, jusqu’au coup de fil, enfin. « Constance a fait une tentative de suicide. », la voix sa mère se voile brièvement au bout du fil, mais elle emploie des termes précis, objectifs, pour l’informer de ce qui s’est passé et de ce qui suivra. Il respire, mais il ignore si c’est le soulagement qui s’installe ou l’angoisse qui prend ses aises. Lorsque, tard le soir, il prend le train pour rentrer dans sa famille, il se sent simplement brisé.

(Les papillons de nuit sont de teintes douces mais ternes malgré de délicats reflets.

Les empreintes se sont effacées, confondues, brouillées, et la mémoire projette des ombres trompeuses. )

À chaque pas répondent mille échos comme un seul.

Photo: David Sutherland, On the rails II, Creative Commons BY-NC-SA 2.0

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