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Pas celui que vous croivez

30 mai 2014 - Critique, WebAssoAuteurs
Pas celui que vous croivez

Texte repris dans le cadre de la dissémination « L’Amérique » proposée par Antoine Bréa pour la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blog: Je ne suis pas celui que vous croivez

Hormis quelques textes (les premiers en date) plus personnels, au style néanmoins tout aussi marqué, ce blog est essentiellement consacré aux péripéties créées par la rencontre de personnages hauts en couleurs dont s’entrecroisent les destins glorieux et improbables. Toile de fond: Los Angeles. Ingrédients: violence, cinéma, règlements de compte, célébrité, avec un peu d’amour et d’innocence mal barrés dans un monde de brutes. Oui, fiction tout à fait pulp

Kate. Le 08 juillet.

En claquant cette porte de ce motel pourrave, elle ferme un chapitre rempli de mots acides et gluants, à l’image de cette «Histoire» dont elle ne savait ni comment ni pourquoi elle avait commencé.

Il fait chaud dans ce putain de bled au milieu de nulle part, pas de thunes et presque pas de bagages, ça pue la galère qui reste collée au bitume avec les regards des rednecks rivés sur toute la peau qui dépasse du tissu, donc à peu près partout. Et les regards qui pénètrent ce qu’ils ne voient pas. La route était longue avant et sera visiblement pénible après.

Elle s’était faite [sic] virer du cerveau d’Erik et en avait tiré les conclusions. Ras le bol d’écarter les rideaux de brume pour essayer de faire sortir la lumière, arrêter de ramasser les âmes qui s’accrochent au caniveau pour y boire et y gerber.

«Et si un mec à peu près normal et bienveillant pouvait croiser ma route sans que je lui cambriole le crâne pour en sortir l’or et les diamants?» Kate avait ça en tête, ça tournait comme un mantra de bonnes résolutions du Nouvel An, les trucs auxquels tu crois absolument au moment où l’idée germe, les trucs auxquels tu renonces magnifiquement quand tu arrives pas à mettre en pratique.

Des mois qu’elle essayait de remettre la comète de ce mec sur son droit chemin, pas pour les rêves de gloire, ça faisait longtemps qu’elle avait compris qu’elle était douée pour l’ombre, juste parce qu’elle avait horreur du gâchis, peut-être le fait d’avoir grandi avec si peu.

Élevée avec peu d’amour, peu de fric, peu de gens, peu de culture, peu de signes, peu d’amis, peu de tout alors forcément elle était comptable de la moindre poussière et entassait. Donc croiser des connards si riches de tout, si pétris de talents et qui s’acharnent à casser tout ça à coup de massue ça la foutait en rage. Obligée de le prendre par la main et de lui dire «réveille-toi fumier, on est des milliards à crever du manque et toi tu suffoques du trop, alors fais rayonner mon gars, arrête de jouer perso et allume le feu d’artifice, au moins on aura des souvenirs pleins de lumière…»…

Elle avait le don pour les détecter, le talent pour péter le carcan à coups de burin, les foutre sur la catapulte et la balancer dans l’espace, se repaître de l’énergie de cette impulsion et tracer sa route.

Mais Erik lui avait soumis un putain de problème. Tu sais cet alignement de signes cabalistiques dont on te dit que mis dans un certain sens ça donne le sens de la vie et la taille de l’univers. Kate était nulle en maths, pas douée pour le calcul et avait rendu copie presque blanche…

Rien à espérer de ce no man’s land bombardé par les rayons d’un soleil surdopé, le Triangle des Bermudes serait donc composé d’une route et d’un désert se disait-elle.

Un pas puis l’autre, Kate se met en route, pas la peine d’allumer son radar à artistes maudits, à moins qu’un génie ne se soit réincarné dans un crotale.

Un pas puis l’autre, il fait tellement chaud sur le bord de cette ligne droite qu’elle a l’impression que le soleil a un frère siamois dans le bitume et que son corps relie les deux réacteurs…

Un pas puis l’autre, la résignation en étendard et le refus de se retourner…

Un pas puis l’autre, putain c’est l’enfer sous ses pieds mais elle est sûre que derrière ces mirages ondulant au bout de la ligne droite il y a un coin plus frais pour elle, un endroit pour enfin se reposer un peu, rester à l’ombre où elle se sent si bien, regarder les gens vivre sans pour autant se mêler de leurs trajectoires, se lever, se préparer un thé glacé et le boire sur sa terrasse en acceptant que le soleil la caresse sans lui faire mal comme maintenant, sortir de chez elle et capter des sourires pour alimenter sa jauge et aller jusqu’au lendemain…

Un pas puis l’autre et une voiture qui la dépasse…

Un pas puis l’autre et une voiture qui s’arrête.

Un pas puis l’autre et elle monte à son bord.

Il y fait frais.

L’inconnu lui demande: «Tu veux du thé glacé?»

Source: http://jenesuispasceluiquevouscroivez.fr/kate-le-08-juillet/.

En lisant

Lancement de la trajectoire Kate (déjà vue l’épisode précédent par le regard d’Erik), première virée dans sa tête. Ici comme ailleurs, ça dépote. On prend deux clichés qui tiennent en deux mots, «motel», «rednecks», et voici l’Amérique, à laquelle on ajoute la ligne droite de la route et son bitume, de la chaleur pour préciser Californie – désert et crotale viendront confirmer quelques lignes plus loin. Le décor est planté, on campe le personnage, Kate: sexualité affichée, indépendance et détermination, un type en trois lieux communs. Et pour la perspective, quelques clichés: enfance difficile, ingratitude du fric, rêve d’une vie sans histoire autour d’un thé glacé.

Récit terriblement efficace, précisément parce qu’il mise sur les représentations incontournables des États-Unis et/ou du cinéma américain: une ou deux images évocatrices et le lecteur baigne dans l’ambiance, en familier des salles obscures. Pas besoin de nous faire un dessin, en somme, les films s’en sont chargés. L’écriture peut donc se concentrer sur l’action et les personnages qui la portent. À l’échelle du récit, cela a le second avantage de nous ancrer très aisément dans le genre. Tout l’attendu qu’elle véhicule permet en fait à l’intrigue de s’affranchir de toute vraisemblance sans égarer le lecteur, qui suit les trajectoires fulgurantes et extrêmes des personnages en se délectant des outrances du genre.

Mais évidemment, assurer l’efficacité et le rythme du récit ne serait pas en garantir le charme, si ce n’était ici le moyen de laisser toute sa place à une écriture qui épouse à la perfection le sujet choisi – ce qui n’est pas une mince affaire pour une histoire qui se réclame si explicitement du cinéma et puise allègrement dans son réservoir d’images marquantes à la hauteur desquelles il lui fallait donc se hisser.

Il y a bien sûr le registre de langage, termes familiers et grossiers employés sans ambages, l’oralité assumée, les phrases nominales, sans oublier les hyperboles et le rythme très maîtrisé jouant de contraste et parallélismes, qui donnent à la narration un tour naturel et direct, «expressif», sans fioritures pourrait-on dire – mais on ne le dira pas, puisque c’est au contraire salement chiadé, pour rester dans le ton. L’ironie déjoue la vulgarité sans feindre la pudeur («toute la peau qui dépasse du tissu, donc à peu près partout»). La métaphore, même figée, est exploitée jusqu’à détonation («problème […] copie blanche»). Les clichés béats sont détournés par improbable (le thé glacé arrive) ou par violence (or et diamants cambriolés dans le crâne d’un mec, peut-être celui qui expliquait un épisode plus tôt qu’elles veulent un «prince façon Disney»).

Outre le plaisir de lecture, le style permet derechef de ne pas quitter le rythme de l’action (voire du film d’actions). Les personnages, même s’ils correspondent à des types brossés d’abord à grands traits, demeurent bien évidemment le moteur de l’action. On en passe donc évidemment par leur psychologie, ce qui pourrait être épouvantablement ennuyeux et rompre le rythme. Non seulement ce dernier écueil est évité mais, tout autant que certaines explications en bonne et due forme, l’écriture vive et imagée, nous plonge dans une psychologie que nous «voyons» en quelque sorte au lieu de devoir la comprendre. «Pas la peine d’allumer son radar à artistes maudits, à moins qu’un génie ne se soit réincarné dans un crotale»: cette phrase ne nous apprend strictement rien que nous ne sachions déjà, Kate est dans un désert et tombe sur des types qui pourraient être brillants s’ils n’étaient des losers (et non, le thé glacé ne lui sera pas offert par un crotale). En revanche, nous sommes resitués dans l’action, à la place de Kate, incarnée par sa pensée mêlant cliché, métaphore et ironie – rare bonheur d’expression, fréquent à l’auteur au point que tous ses personnages paraissent «surdopés».

Bien sûr, on n’est pas exactement dans un style tout en finesse (ailleurs, certaines références peuvent sembler un peu trop marquées, des métaphores filées avec trop d’insistance), mais cette outrance même constitue ce qui nous épargne l’ennui d’une énième resucée pour nous faire goûter à la saveur du genre. L’auteur a les moyens de ses prétentions: faisant feu de tout bois, tous azimuts, c’est bien l’artillerie lourde de son style qui transpose Pulp fiction, et non la simple recette pulp.

(Et l’Amérique, dans tout ça? Elle n’existe que sous forme de mythe exutoire, où faire exploser tous les carcans. Quant au complot contre le Vieux Monde, à vous de voir…)

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