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Passages

22 septembre 2014 - Passages
Passages

[Embranchements]

La gare est parfaitement déserte. Pas un chat, pas un bruit hormis l’imperceptible grésillement des néons qui illuminent férocement le hall vide et le ronronnement continu des escalators. Teintes neutres, gris et beigeasses des cloisons délimitant les divers espaces et du carrelage marbré, blanc malpropre des murs. Touches de couleurs primaires, plastiques, et esseulées au gré des équipements : rouge des distributeurs de boissons et de friandises, bleus des guichets automatiques, jaunes des composteurs. Quelques irrégularités dans la répétition de cet environnement parfaitement fonctionnel : le cliquetis d’un néon défectueux à la lumière intermittente, un autocollant jaune fluo à rayures noires qui signale un carreau défoncé, une rangée de bancs trouée d’un siège disparu.

Dehors, la nuit, l’obscurité et les lumières de la ville.

En dessous ferraille et passe un train de marchandise. Plus rien pendant un moment.

Puis le pas régulier et rapide d’un homme qui arrive par la porte sud, traverse le hall d’accueil sans s’arrêter sous le tableau d’affichage (son regard enregistre à la volée le numéro de voie), dépasse salle d’attente et espace de vente, son pas résonne sous la voûte déserte, pressé, pressé, il se dirige vers la voie H, plonge la main dans sa poche d’où il sort son billet, fait halte trois secondes pour le composter, et descend sur le quai en dévalant l’escalator du même pas rythmé dont il a parcouru toute la longueur du hall. Au bas des marches, il poursuit sur sa lancée sans un instant d’hésitation, droit sur le banc devant lequel il s’arrête enfin. Il laisse glisser de son épaule un sac de voyage gris à parements violets, le pose sur le siège à sa droite, s’assoit sur celui d’à côté et pousse un soupir inaudible, ferme très brièvement les yeux. Après quoi il reporte son regard sur l’horloge, dont le cadran indique 23 h 13. Il a plus d’une demi-heure d’attente.

Il tâte ses poches, hanche droite hanche gauche pectoral droit gauche, retire l’un de ses gants de cuir de noir, fait glisser la fermeture-éclair de son caban, passe la main dans la poche intérieure gauche, extirpe son portable, l’allume, la lumière de l’écran révèle un instant ses traits tirés, les larges cernes bruns sur la peau blanche, pas de texto, pas de nouveau mail, il réappuie machinalement sur le bouton, tranche en haut à droite, range le téléphone dans la poche extérieure gauche, frissonne, remonte la fermeture-éclair, le col, s’emmitoufle jusqu’au nez, et regarde le quai, la voie devant lui, les autres quais au-delà.

Même gamme de couleurs que dans la gare, enfumées par l’éclairage plus chiche, par un souvenir de locomotive à charbon vapeur, par l’idée de pollution. Le rouge Selecta est à peine brun. Une succession de bandes parallèles étroites : revêtement antidérapant, bande blanche délimitant le bord du quai, rail, variation transversale de parallèles resserrées perpendiculaires aux autres parallèles, second rail, puis seconde voie pareillement constituées de deux rails et multitudes de traverses, aplomb du quai, bordure blanche, rangée de bancs en face, à recommencer. Les bandes suivantes ne sont bientôt que des lignes, vues d’ici.

Une tache jaune fluo au milieu des rails. Un agent assermenté traverse la voie, disparaît. Puis rien.

L’homme étouffe un bâillement cligne des paupières, une fois, deux fois, à la troisième garde les yeux fermés une bonne dizaine de secondes, puis sort de sa torpeur, regarde l’heure. Il se secoue, se lève, fait les cent pas, le nez toujours plongé dans son col, bras croisés pour se tenir chaud. Le talon de ses semelles claque sur le bitume, ébranle la carcasse. Vibration hanche droite bref tintamarre. Sans se presser, il sort le portable, l’allume, lit le texto, sa femme, retire gant noir droit précédemment remis, répond – oui il rentre ce soir, très tard, qu’elle se couche. Toujours pas de mail. Il se rassoit, fait défiler les fils d’actualité auxquels il est abonné, en parcourt quelques-uns d’un œil distrait, sourit parfois. Interrompu par revibration-tintamarre, lit le début du texto « Marie : Sale journée au boulot, je suis absolument ri… » tout en touchant le message de notification apparu, puis la suite s’affiche à côté du visage d’une jeune femme, trente ans à peine, brune, regard malicieux, grand sourire. Son regard se perd un instant. Il relit le texto, son pouce hésite, ferme l’écran, l’homme éteint le portable.

Il se redresse, prend dans la poche arrière de son jean un paquet de cigarette aplati, le porte directement à ses lèvres qui en saisissent une, récupère ensuite le briquet, la flamme danse, projette une ombre mouvante et éphémère sur le visage de l’homme, disparaît, le bout de la cigarette rougeoie plus intensément lorsque l’homme tire une taffe.

Il suit du regard les volutes de fumée vite égarées. La cigarette se consume. Il observe l’infime palpitation de la braise sous la cendre.

Il tourne la tête vers la gauche, vers l’enchevêtrement des voies de chemin de fer, vers les boucles et les nœuds qu’elles forment, les aiguillages. Il ne voit rien, à peine quelques éclats sur l’acier.

Dernière bouffée, puis il laisse tomber le mégot entre ses pieds, l’écrase sous la semelle de sa santiag. Contemple le bout luisant de ses bottes.

Il attend.

Le froid et le silence. Le cliquetis de l’escalator grince avec plus d’entêtement au grand air. Le visage de l’homme se crispe insensiblement. Les échos assourdis de la circulation lui parviennent par intermittence, sporadiques. De temps à autre mugit une bourrasque de vent, qui chasse les nuages de la lune pâle à en devenir grise, les ramène le coup suivant. 

L’homme fourrage dans son sac, y attrape des écouteurs, les fiche dans son portable, se les colle dans les oreilles, le pouce glisse et tapote, l’écran s’éteint, ses yeux se ferment, il reste presque immobile, la tête légèrement en arrière. Sur sa cuisse, ses doigts battent la mesure, précis et rapides. Jusqu’à ce que le train arrive.

 

Photo: Justin Brown, SD Rail Yard, Creative Commons BY-NC-SA

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