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Paul Celan

1 août 2005 - Critique, Lectures critiques
Paul Celan

Il n’est pas dit que l’expression « un peu de poésie dans un monde de brutes » soit justifiée. En tout cas, pas si cette poésie est censée être le temps du souffle, léger et inconsistant, qui repose un peu de tant de tracas et carnages. La poésie de Paul Celan, hallucinée devant la folie du monde, ou effilée comme le plus implacable des poignards, en est la preuve tragiquement flagrante.

Il n’y a guère à s’en étonner, au regard de sa vie: il appartient à une famille juive, et ses parents meurent dans un camp de concentration. Ou plutôt, si, rien n’est plus étonnant, peut-être, que cette poésie éclose au-delà de tout espoir. Rien n’est plus frappant que cette réponse de fait à Adorno, qui proclame que la poésie est impossible après Auschwitz. Rien n’est plus poignant que cette poésie qui semble prolonger, coûte que coûte, la vie de son poète, jusqu’à ce que, décidément, l’atmosphère lui devienne irrespirable, et qu’il se suicide.

Que dire de cette poésie qui s’élève, cherchant à associer, en une atroce étreinte, la langue des bourreaux – Paul Celan écrit en allemand – et la culture des victimes? Car la poésie puise une part sa sombre majesté à la source d’un hébraïsme vécu comme fatalité, entre malheur et élection.

RADIX, MATRIX (Radix Matrix, texte original)

Comme on parle à la pierre, comme
tu fais,
toi qui m’es depuis l’abîme, depuis
un pays natal telle une sœur liée,
catapultée,
toi,
toi qui naguère,
toi qui dans le néant d’une nuit,
toi qui m’as dans la contre-nuit ren-
contré, toi,Contre-Tu — :

jadis, quand je n’étais pas là,
jadis, quand tu
arpentais le champ, seule:

qui,
qui était-ce, cette
souche, cette lignée assassinée,
noire dressée dans le ciel:verge et testicule  ?

(Racine.
Racine d’Abraham. Racine de Jessé. De personne
racine — ô nôtre.)

Oui,
comme on parle à la pierre, comme
tu cherches à saisir avec mes mains quelque chose là-bas
et dans le néant, ainsi en est-il de ce qui est ici :

ce fond fructifère
lui aussi est béant,
cette
plongée
est l’une des couronnes.

(La Rose de personne, traduction J.-P. Lefebrve)

Ici, la langue est forcée, elle se fait violence en inventant des mots, ou bien elle insère dans la poésie termes techniques et prosaïques. En même temps, les mots sont disséminés sur la page, et la phrase est ainsi déstructurée au rythme où le réel est disséqué, démonté.

Pourtant, entre les lignes d’une poésie où l’abstrait se laisse dire par un concret dur, et heurté, c’est aussi l’expérience intime d’une relation privilégiée avec Nelly Sachs (poètesse allemande), la soeur ici évoquée, invoquée, qui se tresse sous l’horizon commun de leur origine juive. La vaste tradition érudite est ainsi récupéréee, au détour d’un poème, au profit d’une histoire personnelle.

Ailleurs, c’est l’histoire contemporaine et collective qui déborde, s’échappe en lancinante litanie de douleur, dans une folie répétitive, horrifiée et fascinée, une violence entêtante, obsédante: insoutenable.

celan1b.jpgFUGUE DE MORT (Todesfuge, texte original)

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
il nous commande allons jouez pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
Tes cheveux de cendre Sulamith à la pelle nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré

Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez
il attrape fer à sa ceinture il le bandit ses yeux sont bleus
enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous jouez encore pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est pas serré

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin à midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu
il t’atteint d’une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamit

(Pavot et mémoire, traduction J.-P. Lefebvre.)

Pourtant, cette violence n’est pas toujours à l’oeuvre; le désespoir se dit parfois dans une parole plus calme, plus régulière, où sonnent clair regrets et déceptions, sur le mode mineur.

peupliers01.jpgJ’AI ENTENDU DIRE… (Ich hörte sagen, texte original)

J’ai entendu dire: il y a
dans l’eau une pierre et un cercle
et au-dessus de l’eau un mot
qui met le cercle autour de la pierre.

J’ai vu mon peuplier descendre à l’eau
j’ai vu son bras aller s’accrocher dans la profondeur,
j’ai vu ses racines supplier le ciel que vienne une nuit.

Je n’ai pas couru derrière lui,
j’ai seulement ramassé par terre la miette
qui de ton œil a la forme et la noblesse
j’ai ôté à ton cou la chaîne des formules
et j’en ai ourlé la table où la miette se trouvait maintenant.

Et je n’ai pas revu mon peuplier.

(De Seuil en seuil, traduction J.-P. Lefebvre.)

La constatation vacante de l’anéantissement d’un espoir s’accompagne cette fois-ci d’un symbolisme plus personnel, qui naît avec le poème. La « pierre » et le « cercle », comme ce qui lapide puis ce qui protège, le tout par la vertu du mot, et voici installé un moment idéal, qui rachèterait la violence, peut-être. Le peuplier, symbole funéraire de mortalité et d’immortalité à la fois, semble d’abord poursuivre cette réconciliation. Mais tout bascule avec lui, dans l’étrnage immobilité de l’action saisie par un regard. Son engloutissement est faillite de l’espoir, tandis que se développe un symbolisme cette fois-ci plus déconcertant, car il s’empare des réalités les plus communes, « miette » et « table », comme pour assigner finalement à la poésie un travail plus modeste, plus vain aussi sans doute: le peuplier ne se laisse plus voir.

Il faut alors trouver un autre chemin du minéral à l’animé. Le cercle cessera d’être abstrait, pour devenir l’oeil. Un oeil scintillant, mais dur, d’une dureté de verre, de sable ou de glace, dureté d’étoile perdue dans la néant béant du « silence éternel de ces espaces infinis » qui effraie Pascal. Mais qui n’effraie pas Celan, qui y voit au contraire la promesse ambiguë d’un éternité de « grand-jamais ». Oeil de verre rayé, qui porte trace, trace de vécu, stries, comme témoins peut-être de chemins parcourus des regards, qui ne finissent pas, qui n’arriveront nulle part.

STRIE (Schliere, texte original)

Stries, traînées dans l’oeil:
Perdu perçu à mi-
chemin par les regards.
Grand Jamais filé réel,
revenu.

Chemin, à moitié — et les plus longs de tous.

Fils arpentés d’âme,
trace de verre,
ré-enroulée
et maintenant
voilée de blanc
par l’Oeil-Tu sur l’étoile
constante au-dessus de toi.

Stries, traînées dans l’oeil:
que soit gardé
un signe porté par l’obscur,animé par le sable (ou la glace ?) d’un temps
d’étrangeté pour un À tout jamais plus étranger
encore et réglé sur la vibrance
muette d’une consonne.

(Grille de parole, traduction de J.-P. Lefebvre)

Ce sont encore les paroles, la poésie, qui perpétuent l’hésitation vitale entre éternité et néant, dans un équilibre de catastrophe qui, bien loin d’entrer triomphant dans un royaume des cieux conquis semble seulement s’efforcer de croire encore à une alternative, valable seulement le temps de souffle, de ce souffle heurté prolongé dans son extinction même.

Cette persévérance angoissée de Paul Celan, acharné de poésie après Auschwitz, est-elle autre chose que la tentative de restaurer et d’obéir à son héritage hébreu ? « Pessakh », son prénom hébreu, signifie « la bouche qui relate ». Et l’on peut se demander si, à la source de sa poésie, il y a autre chose que ce destin pris au mot pour survivre à la destruction, tout en la disant.

SOLEILS-FILAMENTS (Fadensonnen, texte original)
Soleils-filaments
au-dessus du désert gris-noir.
Une pensée haute comme
un arbre
accroche le son de lumière : il y a
encore des chants à chanter au-delà
des hommes.

(Renverse du souffle, traduction J.-P. Lefebvre)

Biographie:

1920 : Naissance de Paul Pessakh Antschel à Czernowicz, en Bucovine. Il restera fils unique.
1938-1939 : En France, à Tours, études à l’École de Médecine. Premiers poèmes.
1940 : L’Armée Rouge est à Czernowicz. Études de russe, traductions de Sergeï Lessenine.
1941 : Les Rouges se retirent. Offensive des légions hitlériennes. À Czernowicz, ghettos juifs.
1942-1944 : Assassinat de ses parents, dans un camp de concentration . Travaux forcés à Tabaresti en Valachie.
1945-1947 : Traducteur (russo-roumain) à Bucarest : Tchekhov, Simonov, Lermontov.
1947 : Premières publications de poèmes sous le pseudonyme de Celan. Décembre : Vienne, rencontre avec Ingeborg Bachmann.
1948 : En juillet, Paris. Der Sand aus den Urnen (Le Sable des urnes) dont Celan empêchera finalement la diffusion.1949 : En Sorbonne. Etudes d’Allemand. Traduit Cocteau, Apollinaire et Yvan Goll.
1952 : Mariage avec Gisèle de Lestrange, graphiste. Publie Mohn und Gedichtnis (Pavot et Mémoire).
1953 : Naissance de François, premier fils, qui meurt le lendemain.
1954 : Traduit Cioran et Picasso.
1955 : Publie Von schwelle zu schwelle (De seuil en seuil). Naissance de son fils Éric Celan. Obtient la nationalité française. 1956-58 : Traduit Pessoa, Rimbaud, Blok.
1959 : Publie Sprachgitter (Grille de parole). Traduit Mandelstam. Rédige Gesprich im Gebirg (Entretien sur la montagne) publié l’année suivante. Lecteur d’allemand à l’École normale supérieure (Paris).1960 : Traduit Valéry. Début de la campagne de diffamation de Claire Goll contre Celan. Mai : rencontre Nelly Sachs.
1963 : Publie Die Niemandsrose (La Rose de personne).1965 : Publie Atemkristall (Cristal de souffle) avec huit gravures de Gisèle Celan-Lestrange.
1967 : Grave crise et séjour en clinique en début d’année. Rencontre Heidegger (Celan refuse de se faire photographier à ses côtés). Publie Atemwende (Renverse du souffle).
1968 : Publie Fadensonnen (Soleils-Filaments). Traduit Du Bouchet, Ungaretti, Supervielle. Entre au comité de rédaction de la revue « L’Éphémère ».
1969 : Publie Schwarzmaut (Noir péage), avec quinze gravures de Gisèle Celan-Lestrange. Séjour en Israël, à l’invitation de l’Association des écrivains israéliens.
1970 : En avril, Celan se donne la mort en se jetant dans la Seine. Juin : publication de Lichtzwang (Contrainte de lumière) .

Tout au long de sa vie, voyges et séjours en Allemagne.

Bibliographie:

OEuvres de Paul Celan en traduction française : La Rose de personne , trad. M. Broda, Paris, José Corti, 2002, [bilingue]. Pavot et mémoire , trad. V. Briet, Paris, Bourgois, « Détroits », 2001 [bilingue]. De seuil en seuil , trad. V. Briet, Paris, Bourgois, « Détroits », 2001. Grille de parole , trad. M. Broda, Paris, Bourgois, « Détroits », 2001. Soleils-Filaments , trad. B. Vilgrain , Théâtre typographique, 1990. Contrainte de lumière , trad. B. Badiou, J.-C. Rambach, Paris, Belin, 1989. Enclos du temps , trad. M.Broda, Paris, Clivages, 1985. Poèmes , trad. A.du Bouchet, Paris, Mercure de France, 1978, 1986. Poèmes , trad. J.E. Jackson, Draguignan, Éditions Unes, 1987. Strette et autres poèmes , trad. J. Daive , Paris, Mercure de France, 1990. [bilingue] Choix de poèmes : augmenté d’un dossier inédit de traductions revues par Paul Celan, textes réunis par Paul Celan, trad. et prés. J.-P. Lefebvre, Paris,Poésie/ Gallimard, 1998. Entretien dans la montagne , trad. J. E. Jackson, A. du Bouchet, Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 1970, 1996. Entretien dans la montagne , trad. et postf. S.Mosès, Lagrasse, Verdier, « Der Doppelgänger », 2001 [bilingue]. Le Méridien , trad. A. du Bouchet, Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 1967, 1994. Le Méridien : et autres proses, trad. J.Launay, Paris, Seuil, « La librairiedu XXIe siècle », 2002

La plus récente édition complète en langue allemande : Paul Celan Gesammelte Werke in fünf Banden , éd. Beda Allemann, Stefan Reichert, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1983.Correspondance : Paul Celan, Nelly Sachs , Correspondance, trad. M.Gansel, Paris, Belin, 1999.Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange , Correspondance, éd. et comm. B. Badiou, collab. Eric Celan, Paris, Seuil, 2001.

Et quelques liens:

-à visiter à tout prix: Lyrikline, avec des poèmes de Paul Celan lus par lui-même.-sur un site consacré à la poésie, quelques poèmes traduits en français.-une histoire de la réception française de Paul Celan.-sur la poésie de Celan après Auschwitz, un article d’Enzo Traverso.-une page sur Heidegger et les poètes, notamment Celan, qui présente le poème écrit à cette occasion.-pour avoir une idée sur Nelly Sachs, la présentation d’un de ses livres avec un poème en ligne.

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