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plus ou moins convenu

18 janvier 2015 - Passages
plus ou moins convenu

[Texte source] _ [Embranchements]

À une certaine époque, elle l’aurait accompagné. Cela était arrivé plusieurs fois en dehors de leurs voyages ou escapades planifiées à deux, en cas d’imprévu familial, par exemple. Élisabeth partait avec lui. Ni l’un ni l’autre ne songeait à se poser la question, moins encore à en discuter. « Quand doit-on y être ? » était sa seule question. Ils annulaient leurs éventuels rendez-vous, préparaient leur valise, fermaient la porte derrière eux. Ils y allaient ensemble. Elle venait immanquablement, avant. Seul un impératif proprement inimaginable l’en aurait empêchée. Désormais, il aurait fallu une question de vie ou de mort.

« Et plus probablement de mort. », songerait-il au passage. Avec la même évidence, il part, règle ses affaires de famille seul. Alors qu’avant, à une certaine époque, pas si lointaine, croit-il… Et de carillonner l’écho d’un incroyable amour, dont il lui avait bien semblé pourtant qu’on pourrait tirer une romance pas trop bourgeoise. Il lui avait chanté ses cheveux d’ébène et ses yeux d’azur, son minois d’amour et son corps de rêve, en ces termes choisis très exactement – à son plus haut, il avait même filé la métaphore du songe et conféré à sa peau la pâleur de la lune déclenchant un feu tout solaire. Elle ne s’y dérobait pas et, dans si total abandon, il avait lu la promesse d’un amour absolu qui le propulserait toujours au plus haut. Il lui avait poussé des ailes, à son bras, sous son regard tout lui avait paru possible, les pires obstacles, surmontables, les plus sales besognes, abordables.

Les cahots du train ont ballotté les souvenirs, ils lui sont revenus dans tout leur éclat, balayés seulement d’une nostalgie confuse, qu’il chassait, qui revenait, doublée d’un incertain sentiment de gratitude.

Il n’avait pas fallu moins que cet emballement et son cortège de vœux d’amour éternel pour qu’il se relève de l’abattement dans lequel il se trouvait lorsqu’il l’avait rencontrée, en proie à un sentiment d’insignifiance qui le rongeait, se laissant aller à tout comme à n’importe quoi, au gré des occasions, sans avoir l’ambition ni le courage de rien changer. Parmi ses connaissances de l’époque, dont une relation sentimentale tout à fait établie, Lisa seule lui parut savoir combattre cet état, le chasser par l’évidence de sa propre jeunesse quand lui se sentait si las, lui insuffler l’élan et la fougue qui lui manquaient. Elle était toujours prête à lui emboîter le pas et, plus extraordinaire encore, lui de même. Son inertie déjouée, il prenait la clé des champs avec elle, grisé de ces escapades comme un écolier à l’école buissonnière et, peu à peu, avait été conduit à envisager qu’une si belle parenthèse exigeait d’être prolongée. Il s’était préparé à soulever des montagnes. À nouveau, l’avenir lui appartenait.

Élisabeth était au demeurant charmante et il s’était rengorgé presque, fier comme un paon des regards jetés à sa conquête, avait préféré toutefois adopter un air dégagé et très subtilement provoquant, pour marquer combien naturellement avait dû lui échoir l’enviable position qu’on lui voyait. Il ne doutait pas de savoir combler ses rêves roses d’union parfaite, mariage enfants et pavillon, qu’elle lui dépeignait sous les nettes couleurs du conte de fée. Elle se trouvait  juste assez têtue pour qu’il puisse s’enorgueillir de n’avoir pas choisi une idiote sans caractère, et cependant assez éprise de lui pour confondre ses défauts avec des circonstances. Elle les justifiait assez spontanément, même parfois en des espèces où il n’aurait pour sa part guère osé s’avancer, et, en des cas plus graves, se laissait fléchir sans trop de mal avant qu’on ait eu à en venir au fin mot de l’histoire, si bien qu’elle finit par le convaincre qu’il possédait bel et bien de toutes les qualités qu’elle lui prêtait. 

Ces promesses ont virevolté autour de lui un moment, elles ont dessiné sur ses lèvres un ancien sourire, puis elles se sont dispersées, enrégimentées au rythme monotone du train filant sur les rails.

L’obligation incontournable est survenue un jour, bien sûr, sous forme de rendez-vous professionnel, impossible à reporter, allant de pair avec de nouvelles responsabilités. Lisa l’a accompagné moins souvent, toujours à cause du boulot, de ses réunions, de ses deadlines d’abord, puis tout simplement à cause de la fatigue lentement installée jusque dans les os, à cause de l’usure. Même l’arrivée de Justine a fini par compliquer les choses.

Il n’a pas creusé plus loin. À l’extérieur, tout cela n’a correspondu qu’à un très léger froncement de sourcils, suivi d’un bref rictus aussitôt effacé, passé tout naturellement inaperçu aux quelques passagers mal réveillés d’un train trop matinal. Il ne s’est jamais imaginé en mineur de fond. À quoi bon s’attarder sur des pensées désagréables ? Il songe plutôt au petit mot qu’elle lui a laissé sur la table du déjeuner, avec deux gaufres saupoudrées de sucre glace et du café à réchauffer, à sa joue ronde sur l’oreiller et au souffle léger de ses lèvres, lorsqu’à pas de loup il est venu l’embrasser avant de partir. Remonter à perte de vue des causes aux effets lui a toujours paru un peu vain, voire douteux, sans prouver grand-chose sinon une propension certaine à ne pas se satisfaire de la vie telle qu’elle vient. Toute sa philosophie tient en cette phrase – en remplaçant peut-être se satisfaire par prendre. Il « fonctionne comme ça », à tort ou à raison, en retire une certaine fierté. Plutôt que de s’apitoyer sur son sort, il avance.

Photo: (Ovo), Rails, Creative Commons BY-NC-SA 2.0

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