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Quelques Nuits debout et autres insomnies

9 avril 2016 - À glaner, Notes
Quelques Nuits debout et autres insomnies

#NuitDebout… Pour les amants de la nuit que nous sommes, le symbole est trop beau ; et pour les amants de la langue que nous sommes, le symbole est vivant, charnel – rêve et virtuel ne sont pas les antagonistes de la réalité. Aussi me reviennent tout naturellement ces lectures, souvent déjà présentes ici, toutes vouées aux solitudes et aux tumultes (l’amour n’est pas simple !) de la nuit. À côté des multiples images, photos, affiches, elles peuplent au tout premier chef ma Nuit Debout. En voici quelques-unes, en attendant d’en arpenter d’autres.

– Arnaud Maïsetti, Où que je sois encore (publie.net, 2012),somptueuse errance nocturne (presque à contre-courant, c’est-à-dire en avant-coureur)
– Grégory Hosteins, Studio Nuit, « Les crépuscules de l’Histoire »
– Joachim Séné, Fragments, chutes et conséquences, « nuit, 14 » 

 

Où que je sois encore, d’Arnaud Maïsetti

[…] Ce qu’il faudrait changer, c’est la vie telle qu’elle se prolonge depuis le début, et c’est impossible. L’écrire pour abolir ce que je suis – effacer les restes. La vie comme conséquence, c’est cela qu’il faudrait interdire, oublier. Il a dû se passer quelque chose pour qu’on se sente si dépouillé de tout sans savoir de quoi, si absent de ce monde – je cherche les raisons de tout cela. Le pouvoir en place, cette fois, n’y est pas pour grand-chose. Il n’a pas fallu des armées d’occupation, des coups d’état, des régimes d’oppression pour créer une jeunesse de vieux, et de soumis. Non. Cette génération s’est suicidée toute seule, spontanément ; voilà tout. On sait maintenant, on en est sûr, que rien de vraiment décisif ne sortira d’elle : pas même une génération nouvelle et créatrice. Simplement la reproduction de son époque, ni en mieux ni en pire : non. Mais tout de même, la même époque prolongée sur deux générations, ça ne s’est que rarement produit dans l’Histoire ; peut-être est-ce aussi la première fois, et la dernière fois, parce qu’avec elle meurt l’idée même de génération. Demain des pas sur un trottoir portent des corps dans une prison sans barreaux, le travail jusqu’à épuisement du jour. Et cela répété des dizaines et des centaines de fois, après chaque réveil – en sursaut. Épuisement, enfouissement, halètement, marche, encore, éparpillement, dégagement, mouvement, puissant, saccadé, prolongé, partout, ici, là, épuisement, recommencement, repartir, souffler, respiration, essoufflement, martèlement, entrer, contre-jour, aveuglement, tenir, tenir, couché, debout, sortir, en travers, à l’envers, partout, encore, et marche, et respirer, et respirer, essoufflement, recommencer, transhumance, corps entier, flottant, marchant, courant, se jetant, passant devant, passant partout, passant au-dessus des corps, et rentrer, se coucher, mais se tenir, et regarder, passer, attendre un peu avant de traverser, encore un peu, juste une seconde, ou deux, voilà, et se frayer un chemin, pour respirer, et voir le jour, et voir la nuit, et partout, se tenir, ne pas s’arrêter, épuisement, recommencement, gestes encore, le salut passe ici, là, partout, le salut repassera, c’est à n’y rien comprendre, mais, de dégagement, gestes de dégagement, en surface, en apesanteur, dans le temps, après le temps imparti, entre le temps et autre chose que le temps, anachronisme, entre deux secondes, deux épaisseurs de papier, de murs où se tenir, et dormir, épuisement, compter, sept heures trois, s’écrouler, se lever, marcher, parcourir, revenu de nulle part, et encore, ça s’appelle être d’ici, de là, de partout – jusqu’à épuisement du dossier. Tous les matins se confondent : ceux qui derrière pourrissent dans la mémoire, et ceux qui au-devant de nous attendent et trépignent et nous appellent. Les mêmes, tous les mêmes matins, préparant les mêmes journées incompréhensibles. Les mêmes tâches, le même rôle pour nous tous, et aux pieds les mêmes chaussures portées sur la même scène. Ce soir a rempli en moi le vide que je n’ai pas eu le temps de creuser. Au fond du jour, la fatigue, immense, sans horizon. Je voudrais bien combattre, me mêler à la lutte, à celle qui refuserait le jour, mais il n’y a plus de champ de bataille, il n’y a plus rien. Je n’ai jamais vu l’Histoire en dehors des livres qui en parlent, et je ne sais pas si c’est une légende inventée par ceux qui ont construit ces trottoirs. On a dépeuplé le siècle de ses croyances, de ses pères, et seuls les enfants demeurent ; mais il ne reste que du travail à faire, à continuer pour que le monde puisse encore tenir debout. Je dois penser la même chose qu’un mort sans doute. Et pourtant personne autour de moi ne porte mon deuil. Oui, combien vainement souillée la jeunesse. […]

Studio Nuit, « Les crépuscules de l’Histoire », de Grégory Hosteins

[…]

D’autres expériences bousculent encore l’ordre dans lequel le crépuscule apparaît. Pour ceux qui ont la force de voir le couchant et les feux du matin au fil d’une seule et même nuit – celle que l’on appelle justement une nuit blanche –, leurs lumières respectives (celle du jour qui s’éteint et celle du jour qui vient) changent de signe. Elles ne marquent plus la séparation de l’avant et l’après, cette situation quotidienne dans laquelle d’un côté la nuit vespérale annonce le futur, le lendemain déjà proche, tandis que de l’autre la nuit du matin (celle dans laquelle l’aube va naître), laissant le soleil l’envahir peu à peu, appartient quasiment déjà au passé. Passez une nuit blanche et les deux moments où jour et nuit se rapprochent ne se succèdent plus pour aussitôt se défaire, ils se trouvent au contraire placés dans une simultanéité étrange. Dans la nuit que je passe les yeux ouverts, je rapproche en effet chacun de ces deux crépuscules ; je fais se regarder, et peut-être se confondre, leurs deux jeux de lueurs. La nuit, alors, n’est plus ce moment inconscient dans lequel le temps se suspend. Le jour ne passe plus. Au matin d’une nuit blanche, je ne me réveille pas dans une nouvelle aube. Le soleil qui revient n’apporte plus par principe quelque chose de neuf, ne fait plus systématiquement événement. L’ancien n’est plus repoussé dans la nuit, se retirant humblement pour laisser le jour prochain apparaître, il survit au matin et veille à présent sur le jour qui monte, paraissant sous des couleurs renouvelées mais pourtant empruntées de la veille. C’est la veille qui veille. La nuit qui surveille. Chaque jour qui vient passe et repasse au milieu d’une nuit pourtant aveugle, borgne parfois quand la lune est belle, une nuit qui ne nous protège en rien et qui est la véritable unité de l’histoire.
L’histoire établit ses chronologies selon les scansions d’un temps diurne, pourtant les continuités et discontinuités du temps s’établissent la nuit. Elle est l’unité fondamentale, le jour de l’histoire. La nuit comme lieu de mémoire se déploie et montre sa lumière dans les aubes et les crépuscules. Aux successions naturelles se démontre les anachronismes du temps, la viscosité des décalages temporels.
Il y a peut-être des époques où nous ne cessons jamais de voir disparaître quelque chose pour lequel nous avons tous les égards. Ce n’est pas tant que nous ayons les yeux toujours braqués sur le même phénomène, comme si nous étions sujets à une forme de nostalgie ou mélancolie collective, mais plutôt que cet événement recoupe et conjoint tant de temporalités pourtant hétérogènes qu’il finit par faire époque en nous et autour de nous : à la fois scansion chronologique et nouvelle unité de temps. Ainsi en est-il de la sauvagerie du monde.

Fragments, chutes et conséquences, « nuit, 14 », de Joachim Séné

 

février 2015
nuit

Rencontrer ici un regard baissé que plus rien ne semble pouvoir relever, il faudrait se baisser plus bas et pas seulement s’accroupir à hauteur mais devenir quelque dimension minimale, sortir soi de sa vie et devenir ce regard baissé, comme un exorcisme à l’envers échanger sa vie avec qui l’on rencontre, pourquoi tend-il la main si ce n’est pour nous montrer sa vie, toute sa vie là dans sa main c’est son histoire, il nous la présente, déposer une pièce ne suffira jamais, il faudrait déposer l’oreille, écouter ce qui se murmure là sur sa peau fripée et noire de la poussière du métro des tunnels de l’absence de regard et d’écoute qui efface petit à petit, il sera effacé tout couleur tunnel un jour dans la poussière qui ne tombe jamais, et avant cela dans cette paume il faudrait poser la nôtre, notre paume où nous aurions d’abord déposé notre vie à nous, mais notre témoignage dans notre paume est impossible parce que notre vie à nous elle dégouline, elle ne tient pas dans notre paume, elle est trop pleine de vies, de présences, d’objets, de dépenses, de hontes que l’on garde pour mieux vivre, ça s’appelle le confort, c’est là, ça nous a pris en entier et ça ne tient pas dans une paume, déjà pas dans la nôtre, et pas non plus dans une paume tendue si on faisait ça le risque serait que ça éclabousserait tout et nous engloutirait tous les deux, et même si c’était de la vraie générosité de bonté pure, et parce que l’eau de l’amour on ne peut pas l’arrêter, alors ça serait pareil on étoufferait tous là dans le tunnel au milieu des passants qui nous enjamberaient, dégoûtés ; alors on détourne le regard, c’est pour ça, c’est pour pas tuer des gens tous les jours comme ça.

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