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René Char, « magicien de l’insécurité »

12 novembre 2007 - Critique, Lectures critiques
René Char, « magicien de l’insécurité »

char1.thumbnail.jpgchar1.thumbnail.jpg« Magicien de l’insécurité, le poète n’a que des satisfactions adoptives. Cendre toujours inachevée. » (V, Partage Formel)

René Char, auteur notamment du recueil Fureur et mystère, est un poète de la Résistance. En 1943, sous le pseudonyme de Capitaine Alexandre (quelle promesse de conquête…), il prend le maquis. Refus de la barbarie, soutenu par le mince espoir d’y mettre fin. En 1945, les Feuillets d’Hypnos, entamé pendant cette sombre période, tentent de dire ce qu’il a vécu.

Poète et résistant ; poète car résistant. L’hybride catégorie, plus historique que littéraire, « poète de la Résistance », comme un talisman brandi après coup contre le spectre de la collaboration, fait sens pour ce poète. Comme cette période, sa poésie est volontiers âpre et violente. Pourtant, comme le but qui la motive, ses poèmes chantent aussi la paix. La nature est le paysage de l’une et de l’autre. Et, combattant de l’ombre, Char est aussi un poète obscur – hermétique, disent certains.

« Au seuil de la pesanteur, le poète comme l’araignée construit sa route dans le ciel. En partie caché à lui-même, il apparaît aux autres, dans les rayons de sa ruse inouïe, mortellement visible. » (Partage Formel). Cachettes du résistant, solitude du poète à l’instant d’écrire. Elles sont les moyens indispensables pour avoir une chance d’accomplir ce qui doit l’être. A l’instant de la réalisation, l’homme s’expose. Il a trop engagé de lui, sur un espoir trop insensé, quand trop d’ennemis guettent, pour être sûr de survivre. Le parallèle peut paraître forcé. Le résistant risque sa vie, le poète, à tout prendre, risque juste d’être incompris.

Mais cette incompréhension est désaveu. Elle renouvelle pour le poète l’épreuve du doute.

« Tu es dans ton essence constamment poète, constamment au zénith de ton amour, constamment avide de vérité et de justice. C’est sans doute un mal nécessaire que tu ne puisses l’être assidûment dans ta conscience.  » (« A la santé du serpent », Le Poème pulvérisé). Le poème n’est peut-être que la manifestation de ce combat, la fragile victoire dans une guerre toujours à poursuivre.« On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant. » (Feuillets d’Hypnos).
Et quelle cause René Char se modèle-t-il ? Quelle lumière traque son regard, aussi lucide qu’exigeant, en quête d’illumination ?

« Conduire le réel jusqu’à l’action comme une fleur glissée à la bouche acide des petits enfants. Connaissance ineffable du diamant désespéré (la vie). » (Feuillets d’Hypnos)

« Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, qui tient éveillés le courage et le silence. » (Feuillets d’Hypnos)

« Disposer en terrasses successives des valeurs poétiques tenables en rapports prémédités avec la pyramide du Chant à l’instant de se révéler, pour obtenir cet absolu inextinguible, ce rameau du premier soleil : le feu non vu, indécomposable. » (« Partage formel », Seuls demeurent).

Tâches du poète, et de l’homme : atteindre « la connaissance ineffable », « le point d’or », « l’absolu ». Quête perdue d’avance ? La lampe demeure inaccessible, et l’absolu reste « non vu, indécomposable », même lorsqu’il se révèle.

Le point d’or de la lampe qui nous guide, le feu non vu et indécomposable, le diamant désespéré de la vie : il est dur d’assigner une place précise à l’absolu de Char. Il est à la fois ce qui dépasse infiniment l’homme et ce qui l’incite et l’aide à se dépasser. Plus accessible, il n’aurait pas valeur d’absolu. Il ne transcenderait pas l’homme. Tel quel, en revanche, il est chez Char à l’exacte mesure de l’homme : il lui révèle ce vers quoi il doit tendre. « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » (« A la santé du serpent », Le Poème pulvérisé). Ce n’est pas un lot de consolation, ni un vœu pieu, pour René Char. C’est plutôt l’essence même de la vie, cet élan vers l’absolu, toujours retenu parce que nous sommes mortels. La poésie y est un moyen de ne pas oublier cet éternel, et de le laisser entrevoir.« J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la pierre d’éternité. » (« Afin qu’il n’y soit rien changé », Seuls demeurent ).

C’est alors qu’il faut être « prodigue dans l’attente, la foi vaillante. Sans renoncer. » (« Ne s’entend pas », Seuls demeurent) car « Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin, très loin de vous, que le cercle illumine. » (Feuillets d’Hypnos). Le poète, pas plus que l’homme, ne peut être assuré du succès de son entreprise, dont il  ne maîtrise pas les retombées. Il faut résister, qu’il faut écrire, c’est au sein de cette faiblesse que la grandeur devient impérative.« Résistance n’est qu’espérance », écrit le capitaine Alexandre. L’espérance est cette « foi vaillante » qui anime la résistance ; pas l’espoir, non, bien l’espérance, l’effort de l’homme pour continuer à espérer à l’instant du désespoir. Croire malgré tout, se faire un devoir de croire que l’action n’est pas vaine et qu’elle doit être menée.

zao_wou-ki200.jpg L’espace que peut investir la poésie est donc restreint, mais c’est précisément pour cela qu’elle devient indispensable : faire advenir le temps d’un chant cet absolu fugitif, qui sans cesse se dérobe à l’homme.Situation périlleuse, donc : la poésie de Char gravite entre urgence et modestie, et fait de lui par excellence le poète de la fulgurance. Armé de foi et de lucidité, il fait surgir l’éclair de l’absolu. Il n’est pas pour rien un poète de l’aphorisme, cette forme brève qui condense en quelques mots une large idée. Cela fait de Char un poète difficile : dans l’illumination qu’il crée, le sens se montre sans se laisser saisir. Fureur – folie du poète inspiré et des mots qu’il jette les uns contre les autres ; et mystère – celui de l’avènement de l’absolu.

 

Noëlle

Pour compléter, quelques poèmes : « Allégeance », « Envoûtement à la Renardière », « L’Absent », Feuillets d’Hypnos.

Quelques éléments bibliographiques :

Le Marteau sans maître, 1934- Seuls demeurent, Gallimard, 1945- Feuillets d’Hypnos, Gallimard, 1946- Le Poème pulvérisé, Fontaine, 1947- Fureur et mystère, Gallimard, 1948- Les Matinaux, Gallimard, 1950- A la santé du serpent, avec une lithographie de Miro pour le tirage de tête, G.L.M., 1954.- Commune présence, Gallimard, 1964

Pour une bibliographie complète, on peut aller voir ici ou .

Enfin, quelques liens sur René CHAR :- Sur « Poésie en liberté », présentation avec extraits sonores et vidéos- Une page personnelle assez complète, avec de nombreux liens- Sur le site de RFI, présentation de l’exposition qui avait lieu à la BNF

 

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2 réflexions sur “ René Char, « magicien de l’insécurité » ”

Dominique Hasselmann

René Char, figure comme sculptée dans le refus et l’ouverture et qui se passe très bien de fréquenter le Panthéon.

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Selenacht

Vous remontez bien loin (je n’irais pas jusqu’à dire que vous déterrez), j’apprécie !
Merci de votre passage, Dominique.

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