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Répertoire urbain : Space Invaders

14 juin 2015 - Hapax et archives, Répertoire urbain
Répertoire urbain : Space Invaders

Subreptice, l’invasion n’a pu se produire que de nuit. Par confort intellectuel, on aimerait être sûr qu’elle eut lieu la veille à peine et que l’on a remarqué les deux jumeaux roses qui gravitent en pixels mosaïques au-dessus de l’enseigne du McDo alors qu’ils venaient tout juste de se matérialiser, surgis de quelque espace binaire intersidéral. On y tiendrait d’autant plus que voilà la première fois que l’on assiste à l’invasion. Jusque-là, on les avait soit côtoyés en touristes ravis de découvrir une curiosité inattendue au détour de leur parcours obligé, soit considérés presque comme des indigènes, des voisins installés dans le quartier depuis plus longtemps et que l’on saluait d’un sourire lorsqu’on les croisait, toujours dans le même coin. Mais cette fois, il s’agit bien d’une intrusion, de la prise de possession d’un espace vierge, et quoique discrète, elle est remarquée. Du moins aimerait-on en être sûr.

Il fait beau et chaud, cela met au cœur l’envie de flâner, de lever le nez, lorsqu’on attend sur le trottoir d’en face que le feu passe au vert, plus que sous la pluie ou dans le froid, où l’on fixe impatiemment bonhomme rouge et autos bouchonneuses. Alors aussi bien les découvre-t-on maintenant seulement à cause du soleil, les space invaders, tandis qu’eux nous observent de là-haut depuis plusieurs jours, des semaines peut-être. On leur accorde qu’ils ne semblent pas se croire hautains pour autant. Ils conservent immuables leur air de jouets un peu grossiers, inoffensifs évidemment puisque empêtrés contre leur façade, mais pas sévère le moins du monde, malgré leurs rigides entournures.

Seulement n’être pas sûr de les avoir vu arriver… Un doute s’installe, très léger, que leur constante occupation des murs de la ville n’avait pas réussi à instiller si nettement, comme si la régularité de leur présence, en dépit des variations parfois extrêmes, les ravalait au rang banal de motif,  décor architectural pour gamins mal grandis qui s’ignorent. On aurait seulement aplatis les cubes, ère numérique oblige. Mais ici, à deux pas de chez soi…

Ici, le rose effrite enfin les œillères du quotidien. Sur les façades, qu’elles révèlent à l’instant où le sourire menace de se figer, jurent les teintes vives, les formes schématiques.  Les pixels ont rongé l’espace imperceptiblement, et dans cette invasion n’importe pas tant la croissante présence que le patient processus d’apparition continue, qui entame en douce la répétitivité des routines. Ils prolifèrent en sourde menace d’imprévu. Les gentils invaders n’explosent pas les façades de nos bâtiments, ils exposent le bien-être de façade qui emmure le quotidien ainsi rendu indolore – neutralisé.

Ils surimposent un espace autre, espace de carreaux joints et disjoints, entre lesquels apercevoir un ailleurs inimaginable.

Invader, Mondonville_2012

Groume,  « L’Invader des faubourgs« , CC BY-SA 2.0.

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2 réflexions sur “ Répertoire urbain : Space Invaders ”

lanlanhue

ah j’aime bien ce genre d’espace entre les carreaux bleus. Juste un espace par où arrivent les invaders

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Selenacht

CQFD… De bien improbables rencontres d’âmes mosaïques, non ?

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