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Répertoire urbain : trottoir

7 avril 2016 - Hapax et archives, Répertoire urbain

On ne peut pas passer à côté d’eux sans les voir, ras du sol et tout petits, mais éclatants de blancheur géométrique sur l’asphalte cradingue, plutôt grise que noire, même pas plane. Leur occupation du cadastre est minimale, mais transfigure la ville, brusquement métamorphosée en plateau de jeu aux dés improvisés. Leur candeur candie laisse vierge la feuille de score et courir l’imagination.

Comment ont-ils atterri ici ? Une sauvage attaque de souris ou d’araignée, en catimini menée dans l’immeuble surplombant la rue, que n’aura pas découragée l’habituelle mesure du sauvegarde du perchoir, malgré la retraite effectué tambour battant, sucrier en main, sucrier lâché à l’assaut renouvelé, envol sucrier par le fenêtre et cubes en pluie sur le trottoir ? Une scène de ménage entamée au supermarché et poursuivie en chemin avec morceaux de sucre en guise d’éclats de verre et de cœur brisé, honey sweet heart ? Une crise hypoglycémique avec désordre et gaspillage coutumiers au moment de la perfusion en pareil cas d’urgence ? Ou alors une embardée dans la course effrénée du voisin allé chercher chez la voisine le sucre qui manquait à son garde-manger et au café de son invité ?

On ne saurait pourtant songer à quelque révolte spontanée de denrées excédées s’enfuyant par le chemin qu’elles se seraient à coup d’arêtes frayé à travers emballage et sachets de supermarché… Mais ces carrés de sucre sur le trottoir… même pas rangés… tout seuls, sans propriétaire pour les revendiquer, juste posés là… autonomes, en quelque sorte, sans rien pour les expliquer, se passant visiblement très bien de toute justification… Se suffisant à eux-mêmes, on dirait, avec même peut-être une pointe d’arrogance dans leur ferme maintien cubique, immaculé, ne vacillant pas d’un poil dans leur existence. Comme si, de toute éternité, ils avaient à être là, ville miniature en sécession, en construction, à peine encore un hameau, aux bâtiments épars, peu regroupés.

Une minuscule merveille, pas même un accroc dans le dense tissu urbain – cette floraison manufacturée lui convient en fait assez bien – et pourtant on s’attarde à voir dans cet improbable miroir un reflet de fantaisie, à reconnaître dans ces innocents petits morceaux de sucre les pesants édifices ramenés à taille humaine, libérés de leur carcan de rues et de pollution, et l’on soupire à l’idée de la prochaine averse qui nous diluera cette naïve sucrerie.

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