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Concrétion répétition

4 juin 2012 - Hapax et archives
Concrétion répétition

D’où vient que les répétitions dans lesquelles s’entête et  bute la parole quotidienne (en famille, auprès de connaissances, d’amis même, parfois, au travail et dans les médias), parfois avec sérieux ou passion dérisoire, où elle tourne en rond, n’en finissant pas de parasiter le temps et le moment, me désespère « dans la vie » mais, transposée sur page/écran ou sur planches, m’enchante et me ravit ?

C’est d’abord bien sûr une question d’art et de rythme. Les refrains de Winnie, dans Oh les beaux jours Il n’y aurait pas que Beckett, bien sûr. Mais il y a surtout lui. dont le discours fait du sur place, évidemment (?), puisqu’elle-même est immobilisée, rythment la pièce, lui confèrent l’élan, en quelque sorte, qui lui ferait autrement défaut, identifiant des cycles – mouvement malgré tout, bien qu’il s’agisse seulement du retour du même. C’est entêtant, bien sûr. Une ritournelle insistante, qui martèle, se défigure aisément en obsession. Pourtant, le fameux comique de répétition subsiste, à peine amorti par la tonalité plus sombre d’une libération impossible. Dans cette monotonie même, pourtant, et par la vertu de la distance entre le spectacle ou le livre et son spectateur/lecteur, la variation devient plus perceptible, et, grâce à elle notamment, nous redécouvrons ce que nos banalités ont d’étonnant – de drôle, d’incompréhensible, d’absurde. 

Dimension critique et philosophique donc, oui, bien sûr, et quelle chance de disposer de cet arrière-plan pour ne pas (trop) se laisser engluer par les discours dominants à terminologie creuse. Mais là n’est pourtant pas le plus important.

Par art et rythme, je cherche plutôt à pointer, bien avant toute élaboration par le lecteur/spectateur (nécessité de la part belle d’abandon à l’orée d’un œuvre), la matérialité du langage ainsi rendue (après quelle dérobade ?). Dans « art », j’entends toujours associe artisanat, qui semble mieux présenter d’emblée la sensualité du plaisir. Dans le langagequi se mord la queue sur scène ou entre les pages, réapparaît quelque chose de cette joie enfantine de la répétition du mot (et pas seulement les « gros », il n’y a qu’à voir avec quelle prestesse les enfants s’emploient d’un mot abstrait, compliqué, pour le resservir à leur sauce, souvent avec plus de finesse que l’on en aurait attendu), puis le plaisir plus subtil  d’entendre quelque chose de nettement modulé, qui charme l’oreille (art du rythme), que la répétition habile ne plombe pas, mais qu’elle affermit, peut-être. Tout se passe comme si ces répétitions, dans l’œuvre littéraire, « solidifiait », rendait concret le mot, l’expression devenant bloc. Bloc de matière, aussi brut qu’une pierre à peine taillée, parce qu’il perd son sens, finit par ne plus rien vouloir dire, à force de répétition « bête », mais sans devenir néant pour autant, loin de là même, car il s’impose d’abord, il sonne, et aussi, surtout, parce que cette disparition du sens passe, paradoxalement, par un agglutinement de significations, il se trouve accolé à mille mots, comme aimantés par sa présence, une ribambelle contradictoire ou insignifiante, désignant à peine une forme ou de l’informe, échappant au sens sans surcroît de pensée. Le mot juste posé là (arbre sur la scène de En attendant Godot) et voilà tout Il est là, opaque, muet, et il irradie. Un langage-matière d’avant le sens, rendu à sa gratuité, au plaisir, au jeu. Au rire. (Avant le sens, gratuité, existent-ils pourtant vraiment ?)

Cette magie à chaque reprise me subjugue. Matérialité jubilatoire. Elle ne me quitte pas tout à fait dans la vie de tous les jours, et tant pis si je me prends à dissimuler un sourire ou à rire sous cape en entendant un discours plein de componction ou, pire, de sincérité. Ça délasse, ça chasse la fatigue et les idées noires. Mais c’est vrai que sourire face à une effusion sincère est plus ennuyeux. Et ces éclairs de joie sont rares. Ce n’est pas parce qu’on répète sans art ni rythme, que le répétitif quotidien déprime sans charmer. C’est plutôt parce qu’il rappelle combien l’échange est improbable en tant de circonstances, de lieux, de personnes. Se taire est moins douloureux.

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