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sa mère

10 novembre 2015 - Passages
sa mère

[Texte source] _ [Embranchements]

À son arrivée, il avait passé la soirée avec sa mère et Franck, son beau-père. Il n’existait pas de sympathie particulière entre les deux hommes, mais sa mère semblait bien avec lui, probablement heureuse, bien qu’elle se soit remariée par confort, y compris financier, et pour avoir un compagnon de vie, plus que par amour. Ses parents avaient divorcé un peu avant la fin de ses études, ce qui avait finalement soulagé tout le monde après plusieurs années de disputes incessantes dont il n’avait vu qu’un échantillon, ne vivant déjà plus chez ses parents, mais dont son frère lui avait part à l’occasion. Sa mère ne lui avait pas paru malheureuse par la suite et Franck n’avait pas changé grand-chose à l’équilibre tranquille qu’elle avait installé. Tandis qu’ils se passaient le sel et commentaient les infos de concert de quelques lieux communs, pas toujours empreints de finesse ou de tolérance, il s’était demandé pour la première fois ce à quoi lui-même aspirerait d’ici quelques années, dès le lendemain peut-être et s’il n’en viendrait pas spontanément à reproduire le modèle familial, reprenant à son compte des valeurs pourtant assez confuses pour lui, comme si on lui mettait sous les yeux le programme qui l’attendait alors qu’il avait vaguement cru jusque-là  penser et choisir de façon toute originale, illusion entretenue par la réelle liberté dont les avaient laissé jouir leurs parents.

Sa mère ne s’était pas plus épanchée que de coutume, ce soir-là, malgré son deuil – il était venu pour l’enterrement de son grand-père. Une fois les infos finies et éteinte la télé, ils avaient balayé des sujets aussi divers que la qualité respective des légumes vendus par différents commerçants, sur le marché, chez le primeur ou en grande surface, les menus incidents de la journée passé, l’industrie pharmaceutique, secteur pour lequel il travaillait, le bien-être la de petite famille puis les maladies infantiles ou sa propre enfance au gré d’anecdotes chéries par sa mère, le tout parcouru en un temps record qui avait ménagé quelques minutes de silence entre les plats.

Pendant que Franck, renfoncé dans son fauteuil, se plongeait dans le dernier thriller disponible en VOD, tandis qu’elle-même débarrassait la table, il s’était cependant approché d’elle pour lui demander doucement comment elle allait, si le choc n’était pas trop rude. Elle avait eu un instant de flottement, mais n’avait pas flanché, cillé tout juste, en répondant : « Que veux-tu ? Au moins, il n’a pas souffert. Et puis nous étions préparés. C’est la vie, mon petit. » Le sujet s’était trouvé clos. Il l’avait brièvement étreinte, elle s’était dégagée avec un sourire, et il s’était retrouvé les bras ballants, brusquement abattu.

Plusieurs années auparavant, lors du décès de sa grand-mère, il avait invoqué divers prétextes efficaces pour ne pas se rendre aux funérailles de sa grand-mère, et à Ariane, qui lui reprochait une insensibilité et un égoïsme inimaginables, il avait répliqué que sa mère comprenait très bien, et n’avait pas besoin de lui. Il n’avait visiblement pas eu tort, et cette réponse était des plus sincères.

Leur famille avait toujours reposé sur le quotidien et les activités pratiquées ensemble, surtout au cours de voyages aux quatre coins du monde, le seul vrai luxe qu’ils se permettaient. Mais bien qu’il conservât un souvenir émerveillé de ces vacances, il ne s’était au fond jamais senti réellement proche de son père, très admiré, ni de sa mère, femme idéalisée, et encore moins de son jeune frère. Chacun vaquait communément à ses occupations, à la périphérie de celles des autres, et dans les moments où l’on se réunissait, les échanges restaient essentiellement pragmatiques, puisque même les opinions que dispensait généreusement le paternel servaient le noble but d’élever les gamins et de leur montrer la voie à suivre, ce qu’il martelait avec un entêtement parfois presque borné, en particulier lorsqu’il s’agissait de l’obéissance qui lui était due et du respect de ses décisions souveraines en matière de programmes télé. Et sans doute ces principes étaient-ils adoptés en sa présence, quelques éclats de voix y remédiant sinon. Comme son frère et sa mère, il en prenait son parti d’autant plus aisément que cela ne l’empêchait nullement, à côté, de faire ce qu’il lui chantait comme il lui plaisait. En fait, cela lui permettait même d’obtenir à assez bon compte l’approbation du bonhomme, de manière presque infaillible dès que, adolescent, il eût compris quels arguments servir à son père, en s’en appropriant même certains – ce en quoi d’ailleurs l’éducation octroyée, bonne ou mauvaise, réussit au moins partiellement. Ainsi s’était-il fort naturellement comporté en électron libre, rencontrant à chacun de ses choix l’accord de ses parents, chez qui le « comment » l’emportait sur le « pourquoi » dans l’intérêt qu’ils lui manifestaient, sans jamais outrepasser au demeurant certaine limite au-delà de laquelle aurait pu, semble-t-il, s’installer une réelle intimité. Ils l’aidaient sans commentaires, en fonction de leurs moyens et, peut-être, d’un degré d’adhésion à ses projets que trois mots suffisait à exprimer et que l’on n’expliquait pas au-delà. En retour, il n’avait jamais forgé le moindre jugement sur eux, ou alors de manière indifférente et lointaine. Cela ne le regardait pas.

Le caractère direct des rapports qu’il entretenait avec les siens simplifiait bien des choses, en effet. Cependant, quand sa mère s’était détournée pour rejoindre Franck devant la télé, il avait réalisé que leur contrepartie était peut-être ce sentiment nul, d’absence qui l’atteignait sans le toucher, tandis qu’il entendait encore les derniers mots de sa mère, exacts et plats.

Photo: Tower and railsSam Javanrouh, Creative Commons BY-NC-ND 2.0

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