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son billet

23 octobre 2014 - Passages
son billet

[Texte source] _ [Embranchements]

Quand sa tendre moitié lui avait tendu, avec un délicieux sourire, le billet aller-retour qu’elle était passée prendre pour lui à la gare, au retour des courses dominicales, il l’avait très soigneusement plié en deux. Les bords se recouvraient de manière parfaite, sans que dépassât le moindre millimètre. La pliure passait par le centre exact, rigoureusement parallèle aux petits côtés du rectangle, perpendiculaire aux grands. Il savait indubitablement être méticuleux, quelques défauts qu’on dût lui reprocher par ailleurs, parmi lesquels une certaine nonchalance, pour ne pas parler de franche paresse, face à l’organisation et aux tâches pratiques que requièrent, entre autres, les voyages en train.

Étudiant, il n’avait jamais réussi à planifier ses retours, pourtant longtemps hebdomadaires, assez pour éviter les longues queues devant les guichets automatiques et les courses effrénées de dernière minute. Ou plutôt faut-il dire qu’il n’avait jamais accepté de les prévoir, puisqu’il pensait que le secret tant du bonheur que du succès (les deux lui paraissant au demeurant équivalents) résidait en une insouciance inconditionnelle qui seule permettait de reconnaître pour les saisir à bras-le-corps les occasions inattendues que la vie ne manquait pas d’offrir, selon lui, à tout être authentiquement libre – catégorie à laquelle il s’attachait à appartenir avec véhémence, délaissant ses devoirs aussi consciencieusement qu’il avait, par exemple, plié son billet.Il mettait donc un point d’honneur à ne pouvoir attraper ses trains qu’au vol, quitte à en assumer les fâcheuses conséquences. Il faillit ainsi plusieurs fois manquer les cours du lundi matin, échappa à plus d’une réunion de famille et écopa d’un nombre conséquent d’amendes, envoyées à toute une panoplie de Jean Lamoureux, Paul Dumont, Jed Létaud, Samuel Rivière et autres divers personnages de fantaisie censés vivre aux quatre coins de la région, avant que son visage, devenu trop familier des contrôleurs, ne le contraigne à donner invariablement l’adresse de ses parents.

À la longue toutefois, sa mère, lasse des trajets impromptus en voiture pour l’amener ici ou l’emmener là, et plus exténuée encore des prises de bec que cela générait systématiquement avec son père, colérique, finit par se procurer elle-même, chaque semaine, un billet aller-retour qu’elle lui donnait le dimanche avec son linge lavé et repassé. Ce procédé permit à son fils de battre des records d’insouciance, non seulement en diminuant sensiblement le stress de ses conditions de voyage, mais aussi en augmentant les fonds destinés aux amusements indispensables pour entretenir ce fervent état d’esprit. On devine sans mal que, un peu plus âgé, il ne circula à peu près qu’en voiture, laissant à sa femme le soin d’organiser les parcours vers des destinations plus lointaines, en avion, et que sa mère avait été presque effarée, l’avant-veille, de le voir arriver par le train.

Il se targuait cependant d’une certaine grandeur d’âme. Quand sa femme lui avait tendu le billet, il n’avait hésité qu’un instant, juste le temps de vérifier destination et horaires, à peu près conformes à ses souhaits – malgré ce retour extraordinairement tardif, mais il avait averti qu’il risquait d’être pris une partie de la soirée –, puis de plier soigneusement le billet. Elle le connaissait bien, redoutablement bien, et savait pertinemment que, dix minutes avant de partir, il n’aurait toujours pas réservé de place. Elle venait de s’assurer qu’elle garderait la voiture, comme ils l’avaient plus ou moins convenu. Et qu’il irait bien là où il avait dit. De parfaite bonne foi, il s’était presque senti exaspéré, mais sa magnanimité avait repris le dessus quand Justine lui avait déboulé dans les jambes pour lui montrer sa sculpture du jour, une intéressante masse de pâte à sel peinturlurée. Il admira avec sincérité l’audacieuse représentation de la gentille fée par la fillette et, tout en lui ébouriffant les cheveux, il se tourna vers sa tendre moitié pour la remercier en déposant un baiser appuyé sur ses lèvres délicieusement souriantes. Aussi bien cela partait-il d’une gentille attention. 

Photo: Rich Herrmann, Red Hot Rails, Creative Commons BY-NC-ND

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2 réflexions sur “ son billet ”

Merloni Giovanni

j’aime beaucoup cette façon de décrire le personnage à travers ses petites manies et ses manques. Un jeune antihéros que les départs ennoblissent. Peut-être, à force de voyages plus ou moins forcés il trouvera sa façon de réagir et d’accepter aussi les autres qu’il ne voit pas, ou qu’il ne vois que dans le même miroir où il voit soi-même. J’aime aussi les gares, l’idée du départ, et cetera. Donc, je me trouve très bien dans ces pages et dans cette écriture… dont je parlerai encore. Compliments sincères !

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