Menu

Sylvain Dammertal, Le Chenil

21 décembre 2013 - Critique, WebAssoAuteurs
Sylvain Dammertal, Le Chenil

Mise à jour le 15/09/14: Le discret auteur n’étant autre que Laurent Margantin, on peut désormais retrouver l’intégralité du Chenil progressivement mise en ligne sur Oeuvres ouvertes. Il conviendrait sans doute aussi de modifier le titre du billet… Mais à défaut de l’auteur, comme il s’agit au moins du narrateur, et que ce Dammertal est à lui seul tout un poème, je laisse ainsi.

Textes repris dans le cadre de la dis­sé­mi­na­tion « Raconter une hitoire » pro­po­sée par la webasso­cia­tion des auteurs. (Voir note d’intention). J’ai essayé de ne pas déflorer le charme d’une première lecture, mais « En lisant » tient compte de l’ensemble du récit lu à ce jour, et non du seul extrait ici repris.

Présentation

Blog de l’auteur : sylvaindammertal.over-blog.com

Récit également publié sur Oeuvres ouvertes (publication en cours) : Le Chenil

On est ici au plus près de la blog-œuvre (du moins pour l’instant) : rien ne vient détourner l’attention du texte qui s’y écrit, pas même une page de présentation de l’auteur. Le site pourrait  ainsi tout aussi bien porter le titre du récit, Le Chenil, dont l’auteur livre tous les jours un nouvel épisode venant s’ajouter aux précédents. Chaque billet reprend assez exactement là où nous a laissés le précédent, donnant au lecteur la nette impression de suivre la lente évolution d’un récit en train de s’inventer au gré de textes courts : de trois lignes pour le premier, une exception, à une petite trentaine de lignes, la plupart n’excédant guère 10-15 lignes. Cette brièveté est cependant toute relative, puisque que chaque texte est en réalité constitué d’une seule phrase, d’où le rythme très particulier que suit cette histoire. Nous en sommes donc aujourd’hui à la 41e phrase à peine…

Le Chenil

1
Je me souviens qu’en arrivant au sommet de la colline une fois sous les arbres on ne voyait pas le chenil, mais qu’on sentait, oui, on sentait l’odeur des clebs à plein nez mêlée à celle des feuillages et de l’herbe de la forêt d’abord, et puis plus loin plus que l’odeur des clebs, des clebs tu disais comme tous ceux qui travaillaient au chenil ou pour le chenil.

2
Odeur infecte de bêtes enfermées dans des cages à plusieurs dizaines pendant plusieurs jours, odeur infecte qui finissait par imprégner tous les vêtements, au point que la mère s’était plainte de ma puanteur quand je rentrais le soir, tu pues m’avait-elle dit dès le premier soir en guise de salut (ce qui avait au moins l’avantage de remplacer les remarques désagréables qu’elle répétait en boucle depuis des années), odeur infecte qui, le premier jour, m’avait donné envie de gerber, et d’ailleurs j’avais gerbé en sortant du chenil le dernier jour de la première semaine, gerbé à cause de l’odeur qui m’était rentrée dans la gorge sans que je m’en rende compte et avait fini par me rendre malade, gerbé parce que, le dernier jour de la première semaine, j’avais justement découvert la véritable origine de l’odeur que je retrouvais chaque matin en haut de la colline, une fois sous les arbres.

Source : Sylvain Dammertal, http://sylvaindammertal.over-blog.com/2013/11/le-chenil-1.html et http://sylvaindammertal.over-blog.com/2013/11/le-chenil-2.html 

En lisant

Quelque chose qui accroche tout de suite dans le ton, dans cette forme d’adresse directe qui ne mime pas tant l’oralité proprement que le retour soi-même (la remémoration est annoncée d’emblée), comme si la mise en récit provoquait aussitôt le retour d’une foule de faits circonstanciés, dont il est rendu compte au fil de la phrase par l’ajout d’autant de notations incessamment précisées. Le « Je me souviens » inaugural propulse bien le lecteur dans la temporalité emblématique du récit, orienté d’un passé plus ou moins lointain au présent du narrateur, ici.

Mais l’horizon d’attente ainsi ouvert est presque déjoué quelques mots plus loin, puisqu’on commence par ne pas voir, puis que l’on a seulement une odeur qui, si évocatrice la connaisse-t-on, est aux antipodes de l’événement. De fait, l’histoire progresse dès lors moins au rythme de péripéties imposant le sien au texte que selon les exigences du discours. La longueur des phrases n’entrave nullement la lecture, puisque chacune s’appuie sur les diverses figures de reprise, communes à l’oral. Or ce sont ces reprises qui structurent et rythment le récit, à double titre. Au niveau d’ensemble, les répétitions forment des motifs clairement identifiables, au gré de variations moins ciselées que martelées, tant elles charpentent le texte, parfois aux dépens d’une continuité temporelle alors brouillée, comme escamotée par les transformations subies par le motif initial (la puanteur, les invectives de la mère, la visite des chiens).

Or ces motifs ne sont en réalité créés que par le patient travail de chaque phrase qui s’attarde sur un élément saillant non pas pour en décliner le motif, semble-t-il, que pour en tirer par expansions successives quelque chose comme du sens, une interprétation progressive si l’on adopte un regard rétrospectif qui serait celui du narrateur, ou plutôt le moteur purement littéraire qui permettra de poursuivre le récit, si l’on se « contente » du présent de l’écriture, ici plus prégnant  à cause de la contrainte à la fois formelle (une phrase…) et temporelle (…par jour), à laquelle est censé obéir également le lecteur dans le cadre d’un blog. Tout se passe donc comme si seule la continuation de la parole générait l’histoire. La seule manière dont elle préexiste au texte tient à ce vague « Je me souviens », qui présume finalement moins d’un passé réel qu’il n’exige un futur de l’écriture. Cette tension, la nécessité pour le moindre élément de produire non seulement du texte, mais une histoire, dote en outre le récit d’un climat d’abord légèrement angoissant, puis de plus en plus fantastique.

Par ce dispositif téméraire (l’auteur ne se dédit pas, chaque texte publié n’est plus modifié, c’est au texte suivant de s’arranger pour que la transformation de tel élément fonctionne sans incohérence), Sylvain Dammertal offre une expérience de lecture assez inédite, où le lecteur assiste au plus près à la création d’une histoire en train de s’inventer – en mettant en œuvre, plus qu’une simple concomitance écriture-lecture, un suspens jouant à plusieurs niveaux, du plus traditionnel ou plus subtil.

En page d’accueil : « Sope Creek » par jeffgunn, licence CC BY 2.0

Suivant
Précédent

Une réflexion sur “ Sylvain Dammertal, Le Chenil ”

  • Ping : Dissémination : L'assassin rêvé (récit)

  • Laisser un commentaire

    %d blogueurs aiment cette page :

    En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

    Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

    Fermer