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Problèmes d’algèbre, de poésie et d’ironie

12 janvier 2013 - Critique, Lectures critiques
Problèmes d’algèbre, de poésie et d’ironie

Signalons qu’il y a des problèmes de poésie bien plus épineux
que de très complexes problèmes d’algèbre.
Si l’algèbre est une religion rigoureuse,
la poésie sera une religion excessive, une religion entre
l’enivrement et un espace où
les mélodies les plus belles se reposent
avant de repartir à la conquête des airs.
Les problèmes de poésie interrogent
les endroits les plus vulnérables de l’existence
d’un homme. Heureusement Bloom a su camoufler à temps
l’accès à ces sites dangereux.

G. M. Tavares, Un voyage en Inde, II, 50.

Lecture en cours de ce roman atypique et aisé (l’un et l’autre n’allant pas toujours de pair) – en vers, forme première de la littérature s’il en est, et qui renouvelle ainsi tant par la forme que par le fond ma réflexion sur cette poésie nécessairement (?) nichée en toute littérature. D’une manière ou d’une autre, vers ou lipogramme, contraindre le lecteur tout aussi bien que, d’abord, l’écrivain, à certaine attention précise qui permette de voir (au lieu de camoufler comme Bloom).

Mais cette attention n’implique-t-elle pas, surtout, un autre rythme ? Curieuse impression (trop vague encore, j’en conviens) à cette lecture de retrouver ce rythme de lecture particulier aux épopées antiques, un pas fluide et lent conduit par une voix parlant « de plus haut » (plus sacré ?) que l’action, qui se diluerait ainsi jusqu’à devenir paysage  – ou bien espace où repose la mélodie. Comme bien d’autres dans le roman, la citation ci-dessus peut être extraite et ainsi lue au pied de la lettre.

Seulement, le texte embraye aussitôt sur Bloom, pour poursuivre le récit, d’une manière non seulement abrupte, mais contradictoire, qui vient perturber l’effet produit par l’aparté mystique. L’un n’est plus la suite logique de l’autre, seule les relie une nécessité fonctionnelle (raccrocher ce passage à la narration) qu’enrobe l’unité formelle de la strophe, sans parvenir toutefois à dissimuler le hiatus. Bien au contraire, le procédé l’exhibe. Ici comme ailleurs, le commentaire de l’action, la digression à laquelle elle donne lieu, ne vient au final nullement informer cette action, feint seulement d’en orienter le sens et organise plutôt la déroute : le lecteur ne sait sur plus quel pied danser.

Évidemment, il ne s’agit pas d’une maladresse, mais du rouage fort exact du texte. La distance évoquée a effectivement partie liée avec le sacré, plus souvent encore avec la poésie. On l’aura compris, cette distance est en fait celle de l’ironie, maniée avec grand art. Même dans les passages les plus ouvertement ironiques, elle n’est pas féroce. Aussi la tonalité du texte, alors qu’il prend aisément des accents philosophiques, abonde en vérités générales ou recourt aux comparaisons épiques, n’est-elle jamais celle de la grandiloquence – ni, sapée par l’ironie, du burlesque. La forme épique est, pour ainsi dire, prise au sérieux, Tavares en tire fidèlement les effets qu’elle rend possible ; seulement, les dieux sont morts, révolus, les temps héroïques. Intervient donc un inévitable décalage, cette fameuse distance ironique, mais qui ne vise ici nullement à se ménager à bon compte la complicité du lecteur. Elle est principe du texte, annoncée déjà par la définition de ce roman, une épopée au XXIe siècle, et appelée semble-t-il (je n’ai pas encore achevé le roman) à demeurer active tout du long1.

Car les deux aspects du texte ont beau être décalés (épopée d’une part, « prose » contemporaine de l’autre), l’un ne l’emporte pas sur l’autre. Ils se colorent l’un l’autre, dialogue entre la réalité (la prosaïque action) et la pensée (la pensée épique). Et c’est ainsi que l’on découvrira où mène aujourd’hui la mise en œuvre de l’épopée…


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  1. Au lieu de disparaître aussitôt détectée. Lorsque l’ironie est seulement moqueuse, la « vérité » est vite rétablie, le rieur fort de son bon droit. []
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