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1. Temps d’enregistrement (Journal des activités migraineuses de G. Vissac)

26 octobre 2013 - Critique, Lectures critiques
1. Temps d’enregistrement (Journal des activités migraineuses de G. Vissac)

(En guise de prolongement à la dissémination « Une page par jour »… à moins que celle-ci n’ait servi de prétexte.)

Bien évidemment, j’aurais dû hier reprendre de Guillaume Vissac le Journal des activités migraineuses, texte qui m’a d’emblée convaincue, plutôt qu’un extrait péniblement choisi pour être assez exactement dans la juste moyenne du journal stricto sensu. Bon, je force un peu le trait, que l’auteur ne m’en tienne pas rigueur, et je reviendrai sur ce que m’a permis de dégager « L’illusion d’y être ». 

Par contraste avec la longue suite de jours, prétexte à de multiples variations autour du même quotidien sans but distinct, accumulant des « morceaux bruts » de réel, eux-mêmes fondus dans l’insignifiance du fait de leur disparate même, le « Journal des activités migraineuses » est le relevé systématique, concentré et précis des différents types et degrés de douleur, de la durée des migraines, du moment de leur apparition et de leur localisation. Autant dire que la démarche est on ne peut plus scientifique, les courbes qui accompagnent le texte en témoignent assez ; on pourrait même parler de relevé plutôt que de journal. Voici ainsi l’année 2009 (le relevé commence en 2008 et se poursuit jusqu’au 30 août 2013).

2009

190109
Fond de sauce muté migraine.

260109
Fond de sauce, puis migraine orbite gauche.

310109
Migraine orbite gauche.

090209
Migraine amère, vertiges au bord.

180209
Retour fond de sauce orbite droite puis migraine sous crâne isotherme. Plus tard plus forte orbite droite, couché 21h30.

080309
Migraine (juste ça).

090309
Migraine récupérée d’hier (Dafalgan 7h).

230309
Fond de sauce puis migraine œil gauche & maux de gorge.

010409
Migraine crâne droit suite soleil jusqu’à la Poste. Crâne droit migré tempe migré orbite. Couché 21h30 & Dafalgan.

090409
Fond de sauce viré migraine.

100409
Migraine fusée depuis la veille.

240409
Migraine au réveil, assommé dans le train.

010509
Fond de sauce migré migraine orbite gauche.

210509
Fond de sauce orbite droite, puis migraine. Couché 22h.

240509
Impression que chaque dimanche, semaine après semaine, je me rends compte qu’une nouvelle migraine-fond-de-sauce pèse sur moi depuis le jeudi précédent (si ce n’est plus).

290509
Fond de sauce viré migraine.

010609
Migraine diffuse. Dafalgan avant repas.

110609
Nous partons, migraine & déprime orbite droite (ou l’inverse). Dafalgan sous les sushis.

140609 
Migraine frontale héritée d’hier.

270609
Début migraine avortée par Dafalgan.

020709
Migraine caniculaire, aussitôt apparue bientôt éliminée.

040709
Migraine légère, chaleur encore puis migraine œil droit.

050709
Fatigue, migraine : sieste.

190709
Migraine sous l’effort et sang pulsé tempe droite (montée bagages).

310709
Migraine orbite droite latente puis tourbillonnante. Dafalgan après repas, douleur fondue.

010809
Migraine tempe droite héritée d’hier, quelques vas et viens.

060809
Migraine montante frontale & gauche suite au calvaire.

260809
Début de migraine frontale devant l’écran, puis migraine confirmée, Dafalgan, la tête dans les mains.

010909
Fond de sauce pariétal gauche.

050909
Migraine frontale naissante.

180909
Migraine frontale. Puis Dafalgan.

260909
Fond de sauce œil droit.

031009
Fond de sauce œil droit.

281009
Début de migraine suite ciné, viré infâme.

291009
Résidu de migraine frontale d’hier.

021109
Début migraine fond de sauce, doliprane.

121109
Fond de sauce frontal avant documentaire sur les marmottes.

261109
Migraine. Tentative de voir La plage : échec.

021209
Migraine.

031209
Résidu migraine oeil droit. Dafalgan. Couché tôt.

041209
Migraine matin : Dafalgan. Migraine plus tard : Dafalgan bis.

071209
Migraine oeil gauche.

141209
Migraine. Couché 21h30 après Dafalgan.

Source : G. Vissac, Journal des activité migraineuses
http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?article260

Les résultats donnent les courbes suivantes, comparées à  celles de 2008 (même source):

L’objet est clairement identifié et analysé (ou décrit) selon les critères retenus. Leur choix n’est pas explicité – disons qu’il tombe sous le sens. Le temps est le paramètre qui permet de constituer la série, de mettre au jour des variations. La date n’a ici rien d’anodin : elle est l’élément qui permet de saisir l’objet choisi. Sans elle, le tout se perdrait probablement en un « fond de sauce » vaseux et illisible, les différentes douleurs se mêlant en une souffrance vaguement homogène. Les dates permettent de délimiter chaque manifestation, de lui assigner un lieu, tout en rythmant le texte. Bref, le temps est le facteur permettant d’enregistrer la migraine dans chacune de ses apparitions et de la constituer en objet identifiable par ses récurrences (on ne doit pas être très loin de Kant). Disons qu’il dote un mot, une impression, d’un contenu vérifiable. L’ensemble paraît superbement objectif et constitue peut-être pour Guillaume Vissac un moyen de rationaliser la douleur, de la mettre à distance en s’en désolidarisant. De prime abord, nous sommes antipodes de l’intime.

Sauf que, bien évidemment, l’observateur et le sujet sont ici le même, et que l’on peut difficilement imaginer rapport plus intime que celui du migraineux (dont on soulignera discrètement au passage qu’il est bien de sexe masculin) au martèlement sous son crâne, derrière son œil. Rêvons que ce soit cette étroite relation qui donne lieu à l’improbable poésie à l’œuvre dans le texte – le corps et ses embûches étant l’un des sujets de prédilection de l’auteur. Elle tient pour beaucoup aux répétitions qui finissent par mimer le battement de la migraine, mais plus particulièrement à la délicieuse expression  « fond de sauce ». Elle est déjà frappante par elle-même, livrant avec la nécessaire lassitude (ou amertume ?) blasée l’idée d’un truc pas net qui vous traîne sous le crâne sans que vous puissiez vous en débarrasser. En trois mots. En trois mots incessamment repris, qualifiés de multiples manières et associés à toute une série d’autres. En trois mots terribles, car ce fond de sauce est précurseur de possible migraine – succession temporelle.

Cette condensation est plus largement ce qui confère au texte sa saveur et sa qualité littéraire. Bien évidemment, l’échelle de douleur ici employée ne va pas de un à dix : la migraine est tour à tour « caniculaire » (260610), « solaire » (090411), « régurgitée d’hier » (010710, 100910, 071010) ou « résidu » (120310), « brutale et fulgurante » (090910) ou bien « viré[e] infâme » (281009), « migraine-poignard » (221010) ou « poulpe » (190211), parfois encore, plus longuement, « cyclique inédite : brutale, acide, mais brève » (190310) – et aussi, fort heureusement, seulement « légère » (181108, 040709, etc.), voire annulée, « passée » (010812, 251012, etc.), et l’on exulte avec « Zéro migraine ! » (300310). Mais l’issue peut cependant être tragique et la migraine se solder par un « Nervous breakdown » (280310).

Certaines de ces épithètes (les premières citées) peuvent d’abord être causales, et la régularité des termes, correspondant à une terminologie pourquoi pas médicale, quoique toute personnelle, est un autre des éléments rendant possible la saisie du réel. Pourtant, malgré la scientificité exhibée, ce n’est pas tant la précision de la mesure que la force de l’expression que recherche Guillaume Vissac. Pour rendre pleinement compte de la migraine, encore faut-il pouvoir en restituer l’exacte sensation, ce dont un chiffre ou un vocabulaire purement clinique seraient incapables. Sans doute est-ce à ce vécu de la migraine que se rapportent les mentions épisodiques de tel film vu (ou pas, au final) ou de telle activité. Non seulement souligner l’insertion dans une expérience (et doit-on préciser qu’elle n’est pas scientifique, si elle aussi fait partie du savoir à réunir sur la migraine), mais indiquer également en quoi cette expérience est modifiée par la migraine : ne pas réussir pas à regarder un film (070711), faire une sieste (240908, 011208, 050709, etc.), ou savourer la douche qui la fait disparaître (200410). Se retrouve dans ces notations la part biographique de tout journal, dans un contexte toutefois assez particulier ne pas basculer dans l’insignifiance – bien que le rapport ne soit pas explicité, au lecteur de comprendre les raisons de cette simple juxtaposition.

Pour résumer, la puissance du texte tient selon à son artificialité parfaite, qui repose paradoxalement sur une observation scientifique et l’authenticité si prisée du diariste. C’est que l’objet ainsi créé n’est seulement observable, il est aussi littéraire. La migraine de Guillaume Vissac n’est pas seulement particulière dans ses manifestations concrètes, mais également, et surtout, dans son expression. Jouer avec les conventions scientifiques et les attendus du journal intime souligne encore davantage que le but n’est pas seulement l’observation, mais la création en bonne et due forme. Parce que la méthode suivie est néanmoins rigoureuse, le résultat est bluffant et dépasse largement, selon moi, le simple journal.

Pourtant, et c’est finalement là que je voulais en venir, ce texte est  bel et bien un journal, et ne fonctionne que parce qu’il en suit les règles. Rien n’existant hors du temps, le choisir comme facteur d’organisation principal reste in fine le moyen le plus sûr d’accéder au réel – plus juste même, qui sait ? que telle éternité transie malgré tout de la littérature Et de fait, dans le journal proprement dit, Guillaume Vissac organise de même des séries, formalisées non pas par une courbe, les données ne s’y prêtent pas, mais par la chaîne de liens renvoyant au billet précédent sur le même thème.

Mais telle est bien pourtant la limite du journal. Les séries qu’il pourrait mettre au jour ne sont pas constituées. Leur objet même est trop vaste, d’abord. Comment être précis sur un thème aussi vaste que le travail ou la ville ? Il faudrait soit le réduire à l’un des aspects, soit le considérer non plus de cette manière diachronique impliquée par le journal, mais dans une synchronie qui permette de le décomposer selon ses parties, et non en fonction du temps. Pire encore : ce sont des séries infinies, le journal n’ayant pas de terme, et d’autant plus difficiles à circonscrire qu’elles apparaissent au hasard des jours, parmi d’autres séries. On peut oublier le bilan, en écrivant son journal, n’en pas ressentir la nécessité. Et le lecteur ne plus bien savoir ce qui lui est donné à lire.

J’ai déjà évoqué mon goût pour la clôture de l’œuvre. En délimitant, elle offre quelque chose à mon regard au lieu de le laisser errer. Pourtant, et sans en déduire néanmoins que tous les diaristes se vaillent, n’est-ce pas seulement justifier la paresse du lecteur que de disqualifier leurs journaux comme trop vagues et de qualité trop incertaine ? Et trop accorder à « l’autorité » ? Car l’on publie sans sourciller tels journaux de grands hommes. Part de la postérité et de l’édition, légitimes dans le meilleur des cas seulement, manipulables souvent, qui auront fait le tri pour nous. Le blogueur cumule deux torts: il n’est pas mort, et il n’est même pas connu. Autrement dit, il exige de nous de prendre le risque de l’incertain, de nous aventurer dans l’ouvert – à ses côtés. Pas si différent de ce que nous faisons dans la « vraie » vie. Toutes les compagnies ne se valent pas, certes. Mais la même logique qui amènerait à les rejeter toutes en bloc ne conduirait-elle pas à faire de la littérature un soigneux cadavre ?

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