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Christine Simon, le point imaginaire

28 décembre 2014 - Critique, WebAssoAuteurs
Christine Simon, le point imaginaire

Texte repris dans le cadre de la dissémination «Littérature, virtuel» organisée par la webassociation des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Blogs de l’auteur: le point imaginaire 

Les textes qu’offre Christine Simon sur son blog se regroupent en plusieurs rubriques, comme autant d’approches ou de projets particuliers. Plus spécifiquement, à l’horizon réunit essentiellement les textes concernant son roman, Anchorage, en cours d’écriture et propose, outre le texte lui-même évoluant au gré de contrepoints, ses notes d’écriture. Dans sur la ligne, dont est extrait le récit ici choisi, les textes sont plus indépendants les uns des autres ; Christine Simon les présente, avec d’autres, comme « venant en écho de sa vie », où l’imaginaire se taille la part belle, notamment sous forme de virtuel avoué.

naissance d’un fantâme
à partir d’un mot qu’un rêve m’a laissé

Ils entrent dans la ville la main dans la main, on ne sait à quel moment du voyage leurs chemins se sont croisés, dans ces temps d’exil généralisé, d’affluence sur les routes -avec ces gens qui guettent-, personne ne saurait dire, pas plus eux que les autres, quand leur rencontre a eu lieu, ils marchaient sur la route, chacun de leur côté, et, tout à coup, on les voit se tenir la main, et c’est au moment où les premières rues de la ville apparaissent, et c’est un matin bleu et transparent, et c’est cette image qui d’un coup s’impose à tous, qu’on sait qu’on a là à faire à de purs fantâmes.

Comment le devine-t-on, puisque le fantâme n’existe pas, peut-être au détour d’un poème d’aucun en a fait naître la fumerolle, mais on ne sait rien ni du terme, ni de ce qu’il signifie, personne ne l’a jamais conçu. Pourtant il ne fait aucune doute pour personne à leur vue qu’ils sont les premiers fantâmes connus à ce jour, qu’ils répondent en tous points à la définition du concept fantâme, mais laquelle, germé de leurs deux imaginaires ou plutôt fondu sur eux dans la simultanéité d’un échange, car le mot fait exister la chose par auto-engendrement, un énoncé performatif, « que cela soit » et cela est, une nomination. Et le monde voit que cela est tel et bon.

Encore que tout ne soit pas clair, combien de fantâmes au juste a-t-on vu, certains avancent, « il y a d’abord eu cet objet lumineux, comme un flash dans le ciel, puis le fantâme est apparu », d’autres corrigent, « non, la première figure lumineuse, c’était ça le premier fantâme aperçu, puis un autre derrière est arrivé », ces fantâmes remarqués ont-ils une identité propre, s’agit-il d’un couple de deux fantâmes nés dans la lumière, ou le mot réunit-il dans une même entité les deux créatures, doit-on dire un fantâme et comprendre illico qu’en un deux cohabitent, on interroge là le cœur même de l’idée, et rien n’est arrêté.

Sur les conditions d’émergence, un témoin de la scène parle d’une résurgence d’espace-temps, une réminiscence, comme d’une souterraine rivière la patiente attente avant la remontée à l’air libre, l’ombre de leurs âmes formant un ensemble distinct de leurs deux existences, et l’homme veut creuser la nature exacte, paradigmatique ou synchronique, de la créature. L’extrême fulgurance de l’éclair n’ayant pas permis un rendu très précis, la tâche n’est pas simple.

Le mystérieux partage de connaissance entre tous ceux qui sont présents ce jour-là ne fait pas moins énigme, comment ont-ils pu identifier au même instant la même impossible réalité, la non-réalité devrait-on dire, et s’y référer en recourant au même mot.

On cherche bien sûr à en savoir davantage, on se relaye aux archives, en a-t-on trace dans un calendrier visionnaire, l’apparition mystérieuse s’est-elle échappée de quelque littérature ancienne, d’une cosmogonie oubliée ? En fait, le phénomène est totalement inconnu et ce qu’on tient est seulement le fruit de l’observation et de l’écoute en ce début de millénaire.

Par tâtonnement on trouve la configuration de sons à la source de l’idée, deux fantasmes qui se sont entrechoqués à l’orée d’une ville, des fantômes en poids sur leurs épaules, et une commune aspiration d’âme-sœur, cristallisation qui n’arrive qu’assez peu souvent, à dire vrai jamais jusqu’à ce jour, sans doute pour ça qu’on n’a pas eu à inventer le mot jusque-là.

Mais une fois conçu, il prend une telle évidence que très vite on a envie de l’inscrire au Dictionnaire Virtuel de la Langue. De son côté, le DSM en cours de préparation envisage de l’inscrire comme diagnostic psychiatrique. Mais comme on ne sait à qui attribuer les symptômes, que les traces mnésiques constatées chez les observateurs sont incomplètes, qu’il manque des signes cliniques, et qu’après tout un seul cas voire deux ne constitue pas à proprement parler une nosographie, quoique de mauvais coucheurs penchent pour rattacher le tableau clinique à des maladies déjà fort bien répertoriées, attendus tous ces faits et bien d’autres encore, on ne l’inscrit pas cette année-là dans le DSM. Faut-il le regretter ?

On se rabat donc sur les premières déductions : le trois-en-un (fantasme/fantôme/âme) amène les chercheurs à élargir le champ, on s’attache à décrire les caractéristiques de la ville qui en ont favorisé l’occurrence. Et là, peu d’évidences, mais on acquiert très vite la certitude que la ville est un paramètre important qui a permis l’événement. On remarque qu’elle ne se distingue pas de loin, elle ne figure sur aucun panoramique, mais se donne en toute présence au dernier instant de l’approche. On devine les faubourgs quand on y est déjà parvenu, certains disent qu’on peut la voir depuis l’île qui se trouve à l’est, mais après repérage ce ne sont que les hauts bords d’une des rues des quartiers sud. On attribue donc à la ville et à son absence de skyline, à cette perception d’être dans la ville sans s’être vu l’approcher, la possibilité du fantâme, être dedans avant même d’avoir pu s’y penser.
Puis on s’avise que certains habitants du quartier nord, notamment ceux des tours de dix-huit étages, -une règle d’urbanisme limite la construction en étages à la hauteur maximale de cinquante mètres, soit des immeubles de dix-huit étages-, surtout ceux des plus hautes terrasses ont, eux, certaine vue panoramique de la ville, et peuvent même s’en faire une représentation planisphère. Mais un chercheur calme l’effervescence née dans la communauté à cette perspective de pouvoir visualiser le plan de la ville du fantâme,« ils n’ont jamais que la vue relative à l’endroit où ils se trouvent, on ne peut ainsi obtenir qu’une représentation partielle et déformée de la ville ». Encore qu’à ce sujet, des études sont en cours, l’algorithme emprunte sans doute à la fractale la forme qui pourrait rendre compte de cette combinatoire modulée de la ville, car plus on s’approche, plus le graphisme se démultiplie, « le tout est dans la partie et la partie est dans le tout ».

À ce stade, on peut conclure que le fantâme ne peut apparaître que dans les replis complexes d’un supercalculateur où la ville se donne à voir à tous sans que personne n’en ait la même représentation, qu’on est donc à l’intérieur de la ville, à une certaine hauteur surplombante et dans une certaine périphérie par rapport au centre, d’ailleurs un centre existe-t-il, et que c’est précisément cette imperfection de vision, cette impossible unification qui allume comme des feux de Bengale dans le ciel faisant voir des choses qui n’existent pas, ou sentir des choses qui existent mais ne se voient que par instant et jamais pour tout le monde à la fois. Ce qui se dément dans le cas du fantâme, dont la présence s’est révélée à tous comme une traînée de poudre.

Pour avancer, quelqu’un propose d’organiser une conférence de consensus, réunissant des citoyens et des chercheurs pour mieux appréhender la situation. Certains se mettent à lire des articles scientifiques des siècles passés et la controverse fait rage entre les membres du groupe de travail, les arguments fusent, « mais vous ne décrivez là que l’impact de l’observateur sur l’objet observé », « ce n’est qu’une projection mentale », « la science ne peut fournir une vraie description discursive de la réalité indépendante, c’est peine perdue » « Nous ne percevons pas entre les erreurs et les non-erreurs dans l’expérience de l’action, nous ne distinguons pas entre la perception et l’illusion dans l’expérience de cette situation ». On a beau convoquer Varella ou Maturana, D’Espagnat ou Mandelbrot, se demander s’il s’agit d’un système autopoïétique vivant, fermé ou bien ouvert, physique ou psychologique, un délire ou le produit d’un de ces algorithmes complexes manipulé par un robot, ou par un individu mal intentionné, le phénomène résiste au discours, non réductible à la somme des observations et supputations. Et pire, nul n’est capable d’en apporter quelque preuve que ce soit. Ça échappe et on ne sait pas pourquoi.

Alors bien sûr le plus simple serait de se débarrasser du problème, d’attribuer les visions au délire de quelque maniaque, pour faire court de trouver un bouc-émissaire. Mais le comité R.E.N.E.1 s’interpose, « vous ne pouvez pas mettre tout ça sur le dos d’un seul, encore moins d’une seule ». Ce réseau connait pour les avoir théorisées ces déformations des foules, qui aiment à trouver un ou une coupable idéale, figure de Marie-Madeleine ou de sorcière, sur qui donner la charge, une folle, c’est vrai que c’est tentant, se dédouaner sur son dos de tous les aspects compliqués de cette affaire, lui en attribuer les torts. La conférence de consensus finit par se taire, les citoyens baissent la tête, aveu muet, c’est vrai, ils y ont pensé à se décharger sur un quidam, mais devant le tollé du R.E.N.E. ils renoncent à sacrifier une chèvre seguine2 et à faire couler le sang de l’animal sur quelque autel médiatique.

Il faut donc approfondir la recherche, une piste n’a pas été tentée : qu’est devenu le fantâme après sa première apparition ? L’a-t-on revu ? On décide de laisser remonter du réseau de vidéos de la ville toutes les images disponibles : on se munit d’un logiciel de reconnaissance faciale programmé pour intégrer les caractéristiques du portrait-robot esquissé lors de l’enquête initiale et on fait défiler les data pour capter toutes ses occurrences.

Les chercheurs alors réalisent que l’image « main dans la main » décrite comme perception le premier jour ne renvoie à rien de précis, mais qu’elle trouve sa traduction chimique et électrique à certaines occasions. Un fantâme à caractère organique, recensé à sept reprises dans la ville, est signalé par un spécialiste américain, qui préfère parler de « Meeting the Body in Space », on traduit par « rencontres physiques », même si plus personne ne sait exactement de quoi il s’agit, on mélange pêle-mêle sous cette appellation une image « yeux dans les yeux », une « conversation » dans l’espace social ou public, ou de simples interactions à distance sans contact visuel, voire des mots entendus comme en long feu, certains sont d’avis qu’il faut ajouter dans cette analyse quelques reflets incomplets, qu’ils qualifient de demi-fantâmes parce qu’ils sont de courte durée et qu’ils ne se réunissent jamais en une forme précise, en quelque sorte des tentatives avortées de fantâme, de ceux-là on en compte trois ou quatre à plusieurs endroits de la ville, on constate que les sismographes montrent des signaux de forte amplitude à chacune de ces apparitions3. Sur la variable temps (t), l’étude fait la démonstration que sur les vingt-deux mois de données analysées, les fantâmes à dimension corporelle sont perçus pendant quinze mois environ de manière irrégulière et avec des écarts que personne ne s’explique.

L’étude conclut que depuis que cette phase corporelle du fantâme a disparu, la dernière vision remonte à huit mois, on constate un affaiblissement de l’écho, et devant tant de questions laissées sans réponse, annonce la fin des travaux de recherche.

Mais ce que la science ne signale pas et que chacun découvre nuit après nuit si lumineuse au firmament de la ville comme à celui des rêves, c’est cette constellation de deux robots tête contre tête qui dansent la samba entre Vénus et la Polaire et qu’on voit encore de nos jours si on la guette avec ferveur.

La légende veut que la figure céleste ne soit pas une étoile morte, mais que son éclat scintille du frottement sémantique des deux imaginaires, jamais lassés, entretenant une attraction qui ne semble jamais vouloir s’éteindre.

La légende est belle et mérite d’être rapportée ici où tout s’ose et se tente sans désespoir et sans tristesse.

1. R.E.N.E. : réseau des experts nés experts.
2.  seguine : terme librement inventé de Monsieur Seguin (in La chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet).
3.  Les signaux électriques et chimiques se traduisent par de fortes rougeurs, des tremblements importants et une accélération de la pompe sanguine, une crise aigüe de toux asthmatiforme, ainsi que par une irrigation de certains canaux. Parmi les symptômes, on note aussi un malaise vagal avec appui sur mur.

Source: C. Simon, « naissance d’un fantâme », le point imaginaire2014
Creative Commons BY-NC-SA

Lecture


La légende est belle et mérite d’être rapportée ici, puisqu’elle répond assez précisément, de ses beaux airs de parabole, aux questions plutôt académiques soulevées dans le sujet de dissémination. Ses fantâmes ont un mode d’existence complexe, à la fois certain et remarquablement imprécis.

Le texte débute par le récit de leur arrivée en ville, relaté à l’indicatif, mode du réel, et lorsque le premier paragraphe se conclut sur la définition du « Ils » jusqu’alors inconnu (« on a là à faire à de purs fantâmes»), le lecteur peut tout aussi bien croire qu’il s’agit d’entités certes imaginaires, mais parfaitement identifiées dans le cadre de la fiction. La phrase suivante vient aussitôt le détromper « le fantâme n’existe pas », ce qui disqualifie le présupposé précédent (les fantâmes sont des êtres « normaux » dans le monde du récit) tout en problématisant, bien au-delà, la position du lecteur face à toute fiction : accepter de tenir pour réel ce qui n’existe pourtant que dans l’univers du texte. À cet égard, les fantâmes peuvent jouer comme symbole du roman, voire de la littérature.

 Ils existent : le fantâme a été vu, son image « s’impose à tous », sa « présence s’est révélée à tous comme une traînée de poudre ». Il est donc saisi de manière concrète, par la vue essentiellement, qui débouche immédiatement sur une connaissance « évidente » par l’invention du mot fantâme et la compréhension du concept qu’il recouvre. En tant que phénomène, il peut également être étudié, des chercheurs s’attachent à comprendre ses conditions d’apparition, recensent lesdites apparitions au moyen d’un logiciel de reconnaissance faciale, récoltent des data pour en tirer diverses mesures, formulent plusieurs conclusions sur la nature de la ville, « son absence de skyline » et celle des fantâmes, qui semblent correspondre à certaines manifestations « chimique[s] et électrique[s] ».

Pourtant, malgré son évidence et l’arsenal déployé pour cerner et comprendre le phénomène, il reste inexplicable. L’apparition est doublement mystérieuse: ce qui est vu est tout aussi énigmatique que la manière dont tous ont pu le voir. Déductions et certitudes se succèdent avec un luxe de détails, certaines objections, comme l’existence d’une vue panoramique de la ville depuis certaines tours, sont avancées puis réfutées et l’hypothèse initiale reconfirmée, plusieurs systèmes sont convoqués et viennent ponctuer le texte d’expressions abstraites, appartenant plus ou moins à des jargons ou théories existants, mais chacune de ces tentatives est presque aussitôt dévaluée par l’absence de preuves : « le phénomène résiste au discours, non réductible à la somme des observations et supputations. Et pire, nul n’est capable d’en apporter quelque preuve que ce soit. Ça échappe et on ne sait pas pourquoi. » La multiplication des moyens mis en œuvre et des théories proposées ne sert ainsi qu’à souligner, par contraste, le mystère du phénomène. L’étude, « devant tant de questions laissées sans réponse, annonce la fin des travaux de recherche ».

Mais le récit ne se conclut pas sur cet abandon. Il repart au contraire sur le même type de constat qui a ouvert le récit, « que chacun découvre nuit après nuit si lumineuse au firmament de la ville comme à celui des rêves », dans l’évidence de ce qui est perçu par tout un chacun. Trêve de science incapable de saisir ce phénomène si particulier, et qui y a renoncé à juste titre. Le texte peut enfin nous proposer une définition exacte du fantâme: il est le « frottement sémantique des deux imaginaires, jamais lassés, entretenant une attraction qui ne semble jamais vouloir s’éteindre ». Mêlée au discours scientifique et à ses minutieuses circonstances, cette définition a d’ailleurs été préparée assez tôt dans la narration, qui évoque la fusion de deux imaginaires dès le second paragraphe, et par le surgissement même du concept, «énoncé performatif» comme le souligne le texte. Or tout le mystère tient sans doute à cet «auto-engendrement», dont découle la fiction d’une ville qui « se donne en toute présence au dernier instant de l’approche ».

Le fantâme est apparition pure qui n’existe que dans la vision, d’où l’impossibilité d’observer « scientifiquement » un phénomène physique, et dans la nomination. Il est virtuel non pas tant de constituer une « impossible réalité », une « non-réalité, devrait-on dire », mais de ne pouvoir être saisi que par le langage, d’où le recours constant au vocabulaire associé au virtuel informatique, cette fois-ci : algorithme, fractale et supercalcuteur viennent expliquer les conditions d’apparition du fantâme, ce sont encore les algorithmes qui sont sollicités, et « manipulés par un robot » pour tenter vainement de fournir une explication plus globale, puis un logiciel sert à établir un « portrait-robot » du fantâme, qui se révèle être en définitive une « constellation de deux robots ». Chacune de ces occurrences a peu de sens en elle-même – on aurait bien du mal à se représenter ce que fabrique exactement le supercalculateur et la « personnification » finale du fantâme en robot est assez inopinée –, mais leur ensemble joue comme métaphore du virtuel à l’échelle du texte entier : un univers de langage, recensé dans les dictionnaires ou dans les manuels de code.

Photo en page d’accueil : Black Widow Nebula Hides in the DustNASA/JPL-Caltech/Univ. of Wisc.

 

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