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Textes-limites : l’étranger dans ma bouche

22 novembre 2017 - Notes

Retour à la matérialité du texte, donc – c’est-à-dire détour par le technique, oui, mais pour essayer de cerner un peu mieux l’impression commune qui regroupe pour moi les textes cités. Cela tient en un mot : ils prolifèrent ; comme une machine qui s’emballe, une fois lancés, rien ne semble plus pouvoir les arrêter, au contraire, tout lui sert à accélérer la cadence, encore et encore. Ce sont des textes véritablement débauchés, qui engloutissent en un clin d’œil une hallucinante profusion de ressources verbales, qui consume l’intégralité du combustible à peine leur a-t-il fourni. On trouvera donc, au choix, des avalanches d’images, argotiques ou surréalistes, des rythmes endiablés, des répétitions entêtantes, de vertigineuses imbrications… en l’espace, au mieux, d’une page, souvent d’une seule phrase. On a en, littéralement, plein la bouche – car il va sans dire que je ne peux guère résister à la tentation de dire ces textes, quoique rarement dans leur intégralité – et peut-être bien que ce « littéralement plein la bouche » est synonyme de littéraire…

Sauf que… Je voudrais bien m’arrêter là, croyant avoir le sésame en poche. Mais pour chacun de « mes illisibles » cités à qui cette description convient, elle correspond aussi à un autre auteur, que je classe au mieux dans les intéressants, au pire dans les esbrouffeurs : beaucoup de bruit pour rien. Alors bien sûr, on peut se contenter d’un « de gustibus non est disputandum » (mais enfin, je n’aurais alors tout bonnement pas commencé à écrire). Je vais plutôt botter en touche : en général, le lecteur m’intéresse plus que l’écrivain – ce que j’ai longtemps pris pour un primat accordé au texte. (Le texte est un alibi.)

J’en reviens donc à l’intuition première. « Prolifération » est un joli mot, mais sans doute trop élaboré, pour dire « ça déborde ». Oui, ce sont des textes débordants. Mais ce qui déborde, d’où ça déborde ou ce que  ça déborde, je n’en sais goutte. Le texte, ou la pensée, et jusqu’où atteint-elle ? Du texte, ou de l’auteur, et sous quelle forme existe-t-il donc pour la lecture ? Le texte, ou l’entendement du lecteur… ou le lecteur tout court, tout entier ? Et dans ce cas, n’est-on pas bien proche de déborder l’homme… ou de toucher à son mystère ?

Mais revenons, encore, au matériel, à l’expérience concrète cette fois-ci. Ce débordement qui nous dépasse et nous laisse démunis. Car c’est à peu près à ce point que surgit une étoile de la constellation d’ouverture : Jelinek apparaît dans ma liste d’illisibles, bien qu’elle n’y ait pas du tout sa place (peut-être à tort), car elle n’est pas dans le panthéon des autres auteurs cités en termes de jouissance. Or il y a bien eu le moment où je « planais ». Je n’avais pas lu en allemand depuis quatre ans. Péché d’orgueil peut-être, mais il a fait long feu : les parasites crachotaient péniblement sur la ligne. Choix simple : je lâchais le contrôle, je n’essayais plus de comprendre exactement, j’acceptais même de plus comprendre quatre, cinq, dix mots d’affilée (démarche à laquelle, soit dit en passant, invite tout particulièrement l’allemand) ou bien je reposais le livre, je redémarrais moins ambitieux, et j’y revenais plus tard – ou jamais.
J’ai lâché le contrôle. Je ne suis pas bien sûre d’avoir lu un texte qui existe vraiment – ce qui est drôle, c’est que je ne suis pas certaine non plus que ma lecture soit fausse. L’anecdote est décortiquée pour enfoncer une porte ouverte : Jelinek est tout bêtement pour moi une langue étrangère.

Vous avez compris la suite : l’instant où Céline, où Burroughs, où Guyotat m’ont conquise, c’est quand j’ai lâché le contrôle.
Mes illisibles parlent une langue étrangère. Ils me sont des étrangers, alors que je les attendais familiers… (Voire.) Pire que des étrangers : des étrangers dans ma langue, dans ma bouche.

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