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Trajectoires

2 décembre 2012 - Collaborations, Création
Trajectoires

pas ©bigi

(Photo de bigi)

Elle marchait tête baissée, si bien qu’elle ne le remarqua qu’au dernier moment. Elle reconnut ses chaussures, et elle leva les yeux, et elle le vit, qui la voyait. Lui souriait. Elle se demanda fugitivement depuis combien de temps il la voyait venir, perdue dans ses pensées. C’est quand elle réfléchissait, qu’elle marchait tête baissée, lorsque les idées se faisaient et se défaisaient au rythme de son pas, mises en marche avec son corps, le mouvement fluide du corps et des pensées, auquel elle s’abandonnait, avait à peine l’impression de prendre part, parce que le trajet, boulot-métro, était connu et confortable, et la pensée s’y déroulait toute seule. Elle avait commencé en se demandant si elle reverrait Pascal, ce soir-là, s’était rappelée leur conversation sur l’urbanisme – il était architecte – et de cette expression, « un paysage de vie », qu’il avait employée, et ce vers de Verlaine qu’elle n’arrivait pas à retrouver, le paysage choisi de l’âme, et puis elle avait reconnu les chaussures, les chaussures pointues cirées, un peu usées, on voyait qu’elles étaient souvent portées, mais soigneusement entretenues, étaient entrées dans son champ de vision, elle savait qu’elle les connaissait, elle avait levé les yeux, et Jérôme était là, à lui sourire, un sourire très légèrement narquois – ou bien était-ce elle, un instant déstabilisée, réalisant qu’il était trop tard pour songer à l’éviter ? 

— Quelle surprise !
Elle se força à sourire, cessa de retenir son souffle pour lui répondre.
— Jérôme ! Qu’est-ce que tu fais là ?!
Il attendait. Selon toute apparence, il attendait, depuis un moment déjà (depuis qu’il l’avait vue ? depuis plus longtemps ? Était-ce elle, qu’il était venu attendre ?), nonchalamment appuyé contre le muret d’une bouche de métro, son pantalon de costume noir contre la pierre blanche – et elle nota enfin, au passage, que la station où elle descendait, l’escalier qu’elle prenait, n’étaient pas de Guimard, mais de ceux où la maçonnerie dominait, et elle se demanda si elle y aurait pris garde sans Pascal, le verrait-elle ce soir ?

Mais Jérôme lui répondait, il attendait quelqu’un. Une amie. Ils s’étaient donné rendez-vous ici. C’était drôle, il ne s’était pas rappelé sur le coup qu’elle travaillait dans le coin, qu’il risquait de la croiser. Et elle sourit comme une idiote, le reprenant au passage, plus que dans le coin, tout à côté, au bout de la rue, et quelque chose comme un espoir en elle se figeait pendant qu’ils continuaient à s’échanger des banalités, à prendre des nouvelles dont ils ne voulaient ni l’un ni l’autre, s’étant séparés en trop mauvais termes, quoique dans les formes, pour avoir envisagé un instant de rester en contact. Pas une fois, au cours de ces quelques mois, même dans les nuits de la solitude la plus sombre, lorsque, les yeux grand ouverts sur l’obscurité, elle se débattait contre un sentiment d’amertume et de désespoir qui lui noyait le cœur, pas une seule fois elle n’avait regretté que leurs chemins se séparent. Et maintenant il était là, dressé devant elle, en travers de son chemin – au sol, trois ombres parallèles, « mobilier urbain » sans doute, lui barraient le passage, goguenardes. Elle sentait grandir le malaise, coincée sur un bout d’asphalte, face à lui dont elle évitait le regard.

Répondant une platitude à un lieu commun, elle alluma une cigarette. Un peu de patience. Dans quelques minutes, ce serait fini. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, cherchant vaguement si quelque passante n’était pas en train de se diriger sur eux d’un pas décidé, ou alors subitement hésitant, en la voyant, elle, en grande conversation avec Jérôme(cela pouvait-il de loin passer pour une grande conversation ?), puis ramenant son regard sur Jérôme, voir s’il guettait son rendez-vous, il était 18 h 30, maintenant, l’interrompant : « À quelle heure avais-tu rendez-vous ? Je ne voudrais pas te retenir. », alors que c’est elle qui ne veut pas être retenue, qui voudrait filer, pouvoir prétexter un rendez-vous, hésite à le faire, à mentir, moins espiègle que dix minutes plus tôt, avant de le rencontrer, moins d’humeur à appeler Pascal pour lui proposer une sortie, si bien qu’une gêne s’installe.

Il devine tout cela. Il tourne la tête, fouille la rue du regard.
— Elle m’a prévenue qu’elle aurait du retard. On doit se retrouver ici.
Il hésite. Il va dire une phrase qui la laisse partir. Mais non, le silence. Eux seuls, immobiles, au milieu des passants, de la course des passants qui vont quelque part, bras ballants au milieu de la circulation, eux seuls tout d’un coup sans destination certaine, à l’arrêt au milieu de la ville, en dépit de ses chemins tout tracés, panneaux de signalisation, marquages au sol. Longeant le trottoir et coupant la rue suivante, flèches et cyclistes (bonshommes bâtons arrondis au-dessus de leurs grosses roues rondes et pleines) en enfilade, un ordre, une direction, abstraite pourtant. Qu’y a-t-il au bout, qui mériterait le détour ? Parcours balisé pour quel point de vue ? L’envie de voir Pascal diminue encore d’un cran. Elle ne saurait dire pourquoi. Quelque chose dans cette idée d’ordonner l’espace – intimer en douce des ordres à ceux qui le traversent. C’est idiot, bien sûr, et elle ne le connaît pas assez pour affirmer que cela corresponde un tant soit peu au tempérament de Pascal. Il lui semble pourtant qu’elle ne partagera pas son regard sur la ville, ses signes univoques. Elle ne voudra pas suivre la ligne, ni emprunter les passages piétons. Mais marcher hors des clous, et risquer l’accident. Fausser le jeu de piste tatoué sur la ville.

— Mais toi, tu es peut-être press…
— Non non, en fait. Pas du tout, coupe-t-elle, en fait, je voulais juste te proposer de prendre un verre ensemble, en attendant.
Il regarde, interrogateur. Elle-même étonnée de ce brusque revirement, mais assurée, comme soulagée, peut-être de l’avoir pris au dépourvu, et prête véritablement à l’entraîner au café de la place, à discuter vraiment, si l’occasion se présente, elle en a l’air. Elle lui adresse un large sourire :
— Tu n’as qu’à la prévenir. On sera juste là, de l’autre côté.
Il hésite à nouveau, son regard balaie les alentours. Se fige. Il s’excuse, désigne derrière elle une jeune femme sortant du métro, « Elle est arrivée. », lui fait distraitement la bise, « Une autre fois peut-être. », passe à côté d’elle, la dépasse, elle ne tourne pas la tête, ne le voit plus, fixe devant le morceau de trottoir, la chaussée, les peintures. Se demande ce que ça dessinerait, les allées et venues des gens, comme paysage.


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