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un homme

2 octobre 2014 - Passages
un homme

[Texte source] _ [Embranchements]

Un homme moyen, d’âge moyen, trente-cinq, peut-être quarante ans, de taille moyenne, un mètre soixante-dix, soixante-quinze peut-être, classe moyenne, moyenne à moyenne-aisée, dans la tenue passe-partout de la ville occidentale, laine noire, jeans sombres, même les bottes, les santiags, si la gare n’était pas si vide, les verrait-on, seraient-elles un signe distinctif ? des bottes noires, avec assez de talon pour marteler une présence, la seule dans toute la gare, celle d’un homme brun, aux yeux cernés, regard légèrement éteint, bouche fermée, entouré de ses accessoires, le sac de sport porté en bandoulière avec vêtements, affaires de toilettes, papiers sans doute, et les odeurs qu’il doit contenir. Et le portable, le portable surtout, qui devrait le laisser un peu moins seul sur les quais déserts de cette gare qui est pourtant l’un des principaux nœuds ferroviaires dans la région.

L’homme moderne, au milieu des réseaux, seul.

On est à bonne distance, on peut encore se permettre cette ironie, il serait toujours temps se détourner si on voulait – pourquoi cet homme plutôt que l’agent de maintenance jaune fluo ? Il n’a rien de bien remarquable, cet homme, sinon d’avoir troublé le silence, sans exactement le briser, trop compact, chacun de ses pas initiant plutôt une onde propagée en cercles concentriques à travers la nappe de silence de la gare. Soit, ce pas rapide, tout ce bruit, cette façon de savoir si bien où aller, la certitude d’y arriver, tout cela pourrait ne pas le rendre très sympathique, sans compter ces lèvres closes un peu trop hermétiquement. Voire… Antipathique aussi serait exagéré, cela suffirait-il à intéresser ?, et à trop scruter, par ennui de la gare vide, on invente peut-être le pli dur des lèvres d’ailleurs charnues, elle doit servir merveilleusement à bouder, cette lippe, ou à embrasser.

Ah. Voilà comme on s’attache, inopinément. Même dans une gare déserte à part un type lambda, sans le fourmillement de voyageurs, leurs itinéraires, leurs histoires, autant dire sans rien à portée d’âme qui vous fasse rêver le grand tremblement de la cervelle et les tribulations de la couenne, dans tous les sens, à vous irriguer drôlement le monde et son chambardement. On y croit, parfois. Mais là avec lui tout noir sur le béton tout gris

Bien sûr, qu’il soit seul dans une gare déserte peut suffire à le rendre remarquable. On peut lui inventer de noirs desseins passés en douce dans le dense anonymat d’un lieu de passage, un loupé inopiné, son pas sur les quais vides sonnerait déjà le glas, son propre glas. Mais le texto à sa femme… Un alibi ?

Ou alors quelque drame sentimental, un amour contrarié et toutes les notes de l’idéal qui carillonnent à vous défoncer la cervelle en envolées lyriques toutes échevelées, d’un train à l’autre, bringuebalé, après tout la bagnole est peut-être au garage. Évidemment, on risque de sombrer rapidement dans le grand mélo des familles, avec atermoiement, tergiversations et révélations profondes qu’il faudrait être sacrément fort en virulence et humour grinçant pour faire valser un brin.

Dernière issue, l’issue tragique, l’envol du bout du quai, et rien de plus après que le corps bouillie sur la voie – frisson assuré pour le coup. Pas très drôle. L’idée qu’un suicide ne lui ressemblerait pas, en plus.

Et puis, ça ne se passe généralement pas comme ça.

Reste le chemin de vie et son ronronnement doucereux crispant tout plein de leçons poignantes qui vous dégoulinent par-dessus bord, mort d’un père, d’un proche, le temps qui file et se carapate avec ce grelottement terrible, la traînée de secrets minables montagnes qui vous écrasent d’abord et vous balancent ensuite dans les jambes leurs portées de souris à vous ronger les sangs. L’inconscient, ça a nom, pour justifier les cafouillages débandades vendus en vrac, prix de gros au chaland qui passe – comme mystère, reste plus crédible pour la concorde des nations que capitalisme ou patriarcat.

Rien de mieux à proposer que le gars du quai, pourtant, ce qu’il trimballe dans ses valises. Ou alors la gare… Quand bien même, il n’y a rien à voir et il est le seul regard autorisé : solitaire dans le vide, distant à soi autant au moins que son point de départ de son point d’arrivée, et identiques. Est-ce que quelques bornes y suffiraient, à valdinguer le gris ? À chasser l’amertume tout en en gardant juste ce qu’il faut pour ne pas moisir tout à fait ?

Photo: Kmeron, Gare Paris Nord & Bourse Brunch, Creative Commons BY-NC-ND

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Une réflexion sur “ un homme ”

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