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un peu moins seul

21 novembre 2014 - Passages
un peu moins seul

[Texte source] _ [Embranchements]

À portée de doigts, de voix, tout un monde, les êtres chers. Flux continus en images HD, textes concis rythmés, actualité non-stop propulsée temps réel, et du rêve même, coincé entre l’absurde ironique et la réalité brutale, via réseaux sociaux, partages, chat, messages instantanés, échanges, flot circulaire, la communication passe, transmission directe, l’écran lui garantit cette abondance, de la gare déserte le protège l’écran, lui construit un abri contre le vide.

Il a trop connu les heures d’ennui de l’enfance, où il tournait autour des « grands », menotte qui tirait doucement une manche, le bas d’une jupe, le revers d’un pantalon, et regard levé plein d’attente, mais on le renvoyait presque toujours d’un ou deux mots, qu’il aille s’amuser dans la cour, joue avec ses legos, son garage, sa console, ou bien qu’il regarde un dessin animé. On le renvoyait à son enfance, même gentiment, même prêt à y prendre part en temps et heure, mais après le travail, après les devoirs, le repas, la vaisselle ou le ménage, après toute une foule d’activités à la raison d’être plus en plus obscure, « Tu vois bien que je suis occupé ». Alors il s’en retournait sans bien comprendre qu’il était déçu, qu’il aurait voulu passer un moment avec sa mère, son grand-frère ou son père, si bien qu’à l’ennui, très tôt, il a associé un sentiment non pas précisément d’exclusion, la famille entière subsistait qui l’englobait, mais de séparation mal définie, en étrange contraste avec ces envies de partage qu’il se formulait mal, enfant, ennui et solitude, finissant par ne faire qu’un, avers et revers d’une même angoisse vide, contre laquelle il pensa se prémunir, plus tard, à grand renfort de grands copains et petites copines, malgré la peur d’être rejeté, la combattant, ou poussé plutôt par cette crainte d’être repoussé, renvoyé à son ennui et à sa solitude, en dépit aussi de bien des mécomptes, des incompréhensions, qui plus d’une fois dégénèrent en querelles, puis en ruptures, grotesquement violentes et douloureuses. 

Bien sûr, voix et images pourraient faire écran à cela, à toutes ces enfances, ces adolescences mal digérées. Elles bercent la solitude, l’enfouissent comme un vieux cauchemar. Bien sûr. Mais le vide, aussi, le vide, qu’elles gomment en l’emplissant, la morsure goûtée pour dernière étreinte de l’enfance, quand elle l’a à son tour renvoyé, quand elle est morte.

Il s’est heurté à l’absence et l’absence a effacé son regard, il s’y est heurté encore et encore, un mur lisse et dur et infini que sans cesse il heurtait, que se fissure le mur ou se fende le crâne, tandis que contre lui glissaient les corps, leurs gestes et paroles, qu’il traversait comme autant d’évanouissements, ignorant qui d’eux ou de lui se dissipaient absorbés sans fracas par un monde de carton-pâte. Il n’y avait rien, que cette pierre du néant et son absolu de solitude. 

Puis la vie reprend ses droits, si douteux soient-ils.

Les illusions fleurissent. Bien sûr. Celles des écrans et toutes les autres, qui l’accompagnent dans la gare froide, ses courants d’air, l’obscurité où nous glissons. Mais l’on ne sait plus bien si les illusions dissimulent ou parent le masque mortuaire aux orbites vides. 

Photo: GlynLowe, Hamburg Hauptbahnhof, Creative Commons CC-BY-2.0

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2 réflexions sur “ un peu moins seul ”

Christian Hermy

D’une évidence, d’une limpidité, d’une vérité, qui nous renvoie à notre propre image, mais en parler aussi bien et aussi justement, on appelle ça tout simplement avoir du talent !

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